N°9 / Utopies, dystopies et uchronies

Introduction

Marianne CELKA, Matthijs GARDENIER, Bertrand VIDAL, Eric GONDARD

Abstract

Les récits de cités alternatives qui se projettent dans un outrepart, s’évadent également dans un autre temps. Alors que les temps actuels semblent manquer de projections à venir, de récits science-fictionnels qui nous enverraient dans les confins de nos jours futurs, alors que l’esprit du temps semble figé dans un éternel instant (André Breton), dans l’immanence d’un quotidien qui se perpétue, comment est-il possible de penser le destin des hommes ? 

Keywords

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<p>&nbsp;</p> <p style="text-align:justify">Pierre Versins, auteur en 1971 d&rsquo;une anthologie notable des utopies intitul&eacute;e <em>Outrepart</em><a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title="">[1]</a>, pr&eacute;cise : il existe deux cat&eacute;gories d&rsquo;utopistes, ceux qui &eacute;crivent et ceux qui agissent. Au-del&agrave; des discours qui ass&egrave;nent que dans chaque projet utopiste r&eacute;side le germe du progr&egrave;s, la connaissance de la &laquo; mentalit&eacute; utopiste &raquo; sert aussi de vaccin. En effet, elle permet de mieux pr&eacute;voir le comportement de ces utopistes actifs que sont les gouvernants, chefs de partis et d&rsquo;arm&eacute;es, dignitaires, fonctionnaires, professeurs ou encore agents de la force publique qui derri&egrave;re un bureau, un livre ou une matraque, dominent le bas monde. &laquo; L&rsquo;ordre est leur religion &raquo;<a href="#_ftn2" name="_ftnref2" title="">[2]</a> et l&rsquo;on peut d&eacute;montrer le m&eacute;canisme de leur intellect par l&rsquo;&eacute;tude du &laquo; mod&egrave;le &raquo;, id&eacute;el et id&eacute;al, bien souvent paroxystique, que nous offrent les &eacute;crivains utopiques. L&rsquo;&eacute;tude des utopies et leur r&eacute;versibilit&eacute; dystopique est d&rsquo;une utilit&eacute; toute heuristique puisqu&rsquo;elle permet de rendre attentif &agrave; ce (ou ceux) qui, dans notre propre contemporan&eacute;it&eacute;, tente de dominer, domestiquer ou r&eacute;guler les passions humaines.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p> <p style="text-align:justify">De Tommaso Campanella (<em>La Cit&eacute; du Soleil</em>, 1602) et avant lui Thomas More (<em>Utopia</em>, 1516) &agrave; Auguste Comte, le comte de Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen, Karl Marx ou encore Edward Bellamy, &agrave; l&rsquo;&eacute;poque industrielle, nombreux sont les auteurs &agrave; avoir dessin&eacute; les contours des utopies modernes. Au cours du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle, ces r&eacute;cits promoteurs de l&rsquo;harmonie universelle ont vir&eacute; de bord et ont rev&ecirc;tu les habits de la contre-utopie. George Wells, Evgueni Zamiatine, George Orwell, Ayn Rand ou James Graham Ballard ont su faire la d&eacute;monstration de cette fragile dialectique, cette tension intime, qui voit le glissement toujours possible des bonnes intentions institutionnalis&eacute;es vers le r&egrave;gne totalitaire de la transparence, de l&rsquo;individualisme exacerb&eacute; et de la masse anonyme et consensuelle.</p> <p style="text-align:justify">Les r&eacute;cits de cit&eacute;s alternatives qui se projettent dans un <em>outrepart</em>, s&rsquo;&eacute;vadent &eacute;galement dans un autre temps. Alors que les temps actuels semblent manquer de projections &agrave; venir, de r&eacute;cits science-fictionnels qui nous enverraient dans les confins de nos jours futurs, alors que l&rsquo;esprit du temps semble fig&eacute; dans un <em>&eacute;ternel instant</em> (Andr&eacute; Breton), dans l&rsquo;immanence d&rsquo;un quotidien qui se perp&eacute;tue, comment est-il possible de penser le destin des hommes ? Si de Marc Aug&eacute; (<em>O&ugrave; est pass&eacute; l&rsquo;avenir</em>, 2008) &agrave; Nicolas Nova (<em>Futur, la panne des imaginaires technologiques</em>, 2014), les auteurs contemporains tentent de signaler que nos r&eacute;cits d&rsquo;avenir sont comme &eacute;puis&eacute;s, l&rsquo;appel &agrave; contribution que nous avions propos&eacute; il y a plusieurs mois d&eacute;j&agrave;, a re&ccedil;u de nombreuses r&eacute;ponses qui t&eacute;moignent d&rsquo;une vivacit&eacute; encore l&agrave; des discussions utopiques.</p> <p style="text-align:justify">Les articles de Pierre Bourgois, de Vincent Gu&eacute;rin et de Marion Roussel semblent signifier une obsession. Les principaux r&eacute;cits ou micros r&eacute;cits qui allient notre quotidien technologique et un futur plus ou moins proche technophile et/ou technophobe, mettent en relief que les contours des projections futures &eacute;pousent ou r&eacute;cusent les id&eacute;aux d&rsquo;un transhumanisme comme au-del&agrave; de l&rsquo;humanisme des Lumi&egrave;res. Ainsi, la controvers&eacute;e utopie transhumaine/posthumaine tente de s&rsquo;institutionnaliser en un projet politique, par exemple le Parti Transhumaniste de Zoltan Istvan, et r&eacute;v&egrave;le la cristallisation des imaginaires du cyberespace dont la teneur liquide a souvent r&eacute;veill&eacute; les risques contre-utopiques. De m&ecirc;me nous parlent les territoires sombres que de nombreux cin&eacute;astes ont su mettre en sc&egrave;ne, notamment via la ville iconique de Los Angeles, dont Alfonso Pinto montre comment elle est le support de repr&eacute;sentations inqui&egrave;tes de voir la figure du Terminator en finir avec les restes de l&rsquo;humanit&eacute; d&eacute;senchant&eacute;e.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p> <p style="text-align:justify">L&rsquo;uchronie en tant que cl&eacute; interpr&eacute;tative (&agrave; rebours) de l&rsquo;Histoire, en tant que mani&egrave;re de saisir &agrave; nouveau les futurs possibles, permet de donner du sens &agrave; des espoirs jadis d&eacute;chus mais qui ne sont pas pour autant compl&egrave;tement annihil&eacute;s. Florian Besson propose ainsi un texte sur la r&eacute;&eacute;criture de mai 68 et rappelle comment notre rapport au temps &ndash; pass&eacute;, pr&eacute;sent et futur &ndash; constitue une mati&egrave;re premi&egrave;re intellectuelle riche de signification. La confrontation des temps, des mod&egrave;les qui les caract&eacute;risent, cela est aussi au c&oelig;ur du texte de Kath et Mike Tyldesley. Le temps et l&rsquo;espace d&rsquo;une exp&eacute;rience cruciale &ndash; dans le sens o&ugrave; elle se joue et se rejoue au quotidien &ndash; celle du football moderne et de son d&eacute;passement, permet de penser ces &laquo; utopies interstitielles &raquo; comme autant de zones de ren&eacute;gociation des normes et valeurs sociales, et t&eacute;moigne que l&rsquo;utopie unique se d&eacute;cline dor&eacute;navant en une utopie multiple.</p> <p style="text-align:justify">Des utopies non plus h&eacute;g&eacute;moniques et globalisantes mais comme &eacute;clat&eacute;es, diss&eacute;min&eacute;es, multiples, qui s&rsquo;installent au quotidien, ici et l&agrave;, comme l&rsquo;illustrent les communaut&eacute;s New Age dont Georges Bertin nous propose l&rsquo;analyse. Des communaut&eacute;s avaloniennes de Galstonbury aux &eacute;covillages tel que Damanhur, notre contemporan&eacute;it&eacute; ne se montre pas avare de tentatives utopiques, &agrave; petite &eacute;chelle, se concr&eacute;tisant et s&rsquo;offrant comme r&eacute;servoir d&rsquo;exp&eacute;riences, d&rsquo;images et de sens. Enfin, Omar Moussaly, reprenant les complexes et contradictoires ambitions des utopies marxiennes, nous montre comment l&rsquo;&eacute;thique utopique n&rsquo;est jamais &agrave; l&rsquo;abri de trahison, &agrave; l&rsquo;image du renversement de l&rsquo;id&eacute;al libertaire par les bureaucraties rigides.</p> <p style="text-align:justify">En marge de ces contributions riches et pertinentes constituant le dossier th&eacute;matique de ce num&eacute;ro 9, S&eacute;bastien Joffres propose une interpr&eacute;tation d&rsquo;une sorte d&rsquo;utopie en acte ou comment le savant fait politique, et Florian Lombardo permet la mise en discussion du constructivisme social et sociologique. Pour terminer, Yann Ramirez nous offre une lecture d&rsquo;un carnet ethnographique r&eacute;v&eacute;lant les lin&eacute;aments de la pratique sportive d&rsquo;un boxeur <em>in situ</em>.</p> <p style="text-align:justify"><a href="#_ftnref1" name="_ftn1" title="">[1]</a> VERSINS P., <em>Outrepart</em>, Paris, La T&ecirc;te de Feuilles, 1971.</p> <p style="text-align:justify"><a href="#_ftnref2" name="_ftn2" title="">[2]</a> <em>Idem</em>, p. 8.</p>

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Si, d’une manière générale, on considère l’utopie comme « un lieu fictif, créé par un auteur ou un groupe de personnes, dans lequel il est possible d’imaginer une société idéale, et de dénoncer par-là les travers de son temps », le mouvement transhumaniste s’y assimile alors parfaitement. Les utopistes du posthumain voient ainsi dans la technique un moyen de rompre directement avec le déterminisme qui englobe depuis toujours l’humanité et empêche sa progression. Abstract :  If utopia is generally understood as “a...

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