N°12 / La Morale dans les Sciences Humaines et Sociales

Introduction

Eric GONDARD, Marianne CELKA, Bertrand VIDAL, Matthijs GARDENIER

Abstract

Bien qu’elles n’en possèdent le monopole, les religions constituent des socles forts de moralité pour tous les croyants et les adeptes. Les sociétés contemporaines, dont on préjuge sans doute trop rapidement qu’elles sont de plus en plus sécularisées, conservent un fort attrait pour les questions morales. Les problématiques relatives au dérèglement climatique, à la pandémie mondiale de COVID-19, au NOM (Nouvel Ordre Mondial) et son prétendu réseau pédo-satanique, en témoignent : la morale reste un enjeu crucial dans nos environnements culturels actuels. 

Keywords

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<p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">La question morale traverse l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit&eacute; depuis la philosophie antique jusqu&rsquo;aux diff&eacute;rentes th&eacute;ories &laquo;&nbsp;&agrave; la mode&nbsp;&raquo; en management et en d&eacute;veloppement personnel. En premier lieu, la morale est &agrave; penser dans sa diff&eacute;rence avec l&rsquo;&eacute;thique, les deux termes se rapportant &agrave; la sph&egrave;re des valeurs et des principes moraux. Si &agrave; l&rsquo;origine les deux notions renvoient &agrave; la question des &laquo;&nbsp;m&oelig;urs &raquo; (morale du latin <em>mores </em>et &eacute;thique du grec <em>ethos</em>), la s&eacute;mantique de ces deux termes va conna&icirc;tre des ruissellements diff&eacute;rents selon les &eacute;poques et les soci&eacute;t&eacute;s. Cette diff&eacute;renciation est largement questionnable, notamment dans leurs acceptions contemporaines qui tendent &agrave; d&eacute;finir la morale plut&ocirc;t comme un ensemble de valeurs et principes permettant de distinguer le bien du mal, le juste de l&rsquo;injuste, l&rsquo;acceptable de l&rsquo;inacceptable et donc comme quelque chose de tr&egrave;s large, et l&rsquo;&eacute;thique comme un ensemble plus pr&eacute;cis, ou m&ecirc;me personnel, relevant de sph&egrave;res particuli&egrave;res. En ce sens, l&rsquo;&eacute;thique est parfois pens&eacute;e comme un quasi-synonyme de &laquo; d&eacute;ontologie &raquo; : &eacute;thique professionnelle, &eacute;thique m&eacute;dicale, &eacute;thique de projet ou d&rsquo;action, etc.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">De nombreux auteurs se sont int&eacute;ress&eacute;s &agrave; ces concepts. De Platon &ndash; pour qui la philosophie sous-tend et justifie toute d&eacute;marche morale &ndash; &agrave; Pascal, et la perspective chr&eacute;tienne, o&ugrave; la morale consiste pour l&rsquo;&ecirc;tre humain &agrave; se conformer &agrave; la volont&eacute; divine. Kant et les cat&eacute;gories a priori de l&rsquo;entendement qui, de fa&ccedil;on sous-jacente, pose la question d&rsquo;une m&eacute;ta-morale d&rsquo;o&ugrave; d&eacute;coulent les id&eacute;es et les sensibilit&eacute;s humaines. Nietzsche et sa volont&eacute; de fonder une morale universelle a-religieuse. Durkheim qui attribuait &agrave; la soci&eacute;t&eacute; une dimension morale quasi-transcendantale dans la droite ligne du positivisme d&rsquo;Auguste Comte. Weber et sa th&eacute;orie c&eacute;l&egrave;bre de l&rsquo;&eacute;thique protestante ou encore sa distinction, peut-&ecirc;tre moins connue, entre &eacute;thique de conviction et &eacute;thique de responsabilit&eacute;. Plus anciennement, cette distinction se retrouvait, &agrave; peu de choses pr&egrave;s, aussi dans la Gr&egrave;ce Antique &agrave; travers les notions de choix moral (<em>proairesis</em>) et de choix li&eacute; &agrave; un but d&eacute;termin&eacute; (<em>boul&egrave;sis</em>). Jank&eacute;l&eacute;vitch et le paradoxe de la morale qui n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas sans rappeler le probl&egrave;me du vitalisme bergsonien ou encore l&rsquo;id&eacute;e de trag&eacute;die de la culture chez Simmel. Ric&oelig;ur qui souligne la distinction entre &eacute;thique et morale selon que nous pensons une &laquo; vis&eacute;e de la vie bonne &raquo; ou une ob&eacute;issance aux normes. Tous ces auteurs sont autant de portes d&rsquo;acc&egrave;s pour interroger notre objet et, par l&agrave;-m&ecirc;me, des mani&egrave;res possibles de le circonscrire.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">Bien qu&rsquo;elles n&rsquo;en poss&egrave;dent le monopole, les diff&eacute;rentes religions constituent des socles forts de la moralit&eacute; pour tous les croyants et les adeptes. Les soci&eacute;t&eacute;s contemporaines, dont on pr&eacute;juge sans doute trop rapidement qu&rsquo;elles sont de plus en plus s&eacute;cularis&eacute;es, gardent un tr&egrave;s fort attrait pour les questions morales. Les probl&eacute;matiques relatives au d&eacute;r&egrave;glement climatique, &agrave; la pand&eacute;mie mondiale de COVID-19, au NOM (Nouvel Ordre Mondial) et son pr&eacute;tendu r&eacute;seau p&eacute;do-satanique, farfelus ou non, en t&eacute;moignent, la morale reste un enjeu crucial dans nos environnements culturels actuels. Plus encore, elle semble davantage exacerb&eacute;e par les m&eacute;dias sociaux o&ugrave; les contenus &agrave; forte charge virale circulent avec le plus d&#39;intensit&eacute;. </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">Face &agrave; la mont&eacute;e de l&rsquo;individualisme et &agrave; l&rsquo;explosion des valeurs relative &agrave; la modernit&eacute; occidentale, la crainte est forte de voir se confronter des morales contradictoires et par l&agrave; m&ecirc;me de penser les comportements humains en fonction de l&rsquo;adh&eacute;sion de l&rsquo;individu &agrave; telles ou telles sph&egrave;res de l&eacute;gitimit&eacute;. Howard Becker &eacute;tait de ceux qui avaient mis en avant la mani&egrave;re dont le champ des valeurs est structur&eacute; par l&rsquo;action de ce qu&rsquo;il appelle des &laquo; entrepreneurs de morale &raquo; agissant en faveur de certaines normes et conceptions du monde. Dans cette mesure la d&eacute;finition de ce qui est moral ou ne l&rsquo;est pas devient l&rsquo;enjeu de luttes et de mobilisations, voire de mouvements sociaux. Aussi l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une morale universelle et absolue semble aujourd&rsquo;hui largement contest&eacute;e ouvrant la porte &agrave; autant de v&eacute;rit&eacute;s subjectives, ou m&ecirc;me de contre-v&eacute;rit&eacute;s.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">L&rsquo;esp&egrave;ce humaine, &agrave; travers la diversit&eacute; de ses morales, est-elle port&eacute;e par une ou des valeurs universelles ? Et, si nous r&eacute;pondons n&eacute;gativement &agrave; cette question, existe-t-il une mani&egrave;re de hi&eacute;rarchiser les diff&eacute;rentes morales ? Toutes les morales se valent-elles ? Nous disent-elles la m&ecirc;me chose de l&rsquo;&ecirc;tre humain et des soci&eacute;t&eacute;s ? Entra&icirc;nent-elles des comportements similaires malgr&eacute; le fait qu&rsquo;elles renvoient toutes &agrave; une conception diff&eacute;rente du bon et/ou du bien ?</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">Ce num&eacute;ro de <i>Rusca</i> propose l&rsquo;investigation de diff&eacute;rentes morales, pens&eacute;es et mises en pratique, religieuses et s&eacute;culi&egrave;res, donnant un panorama non pas exhaustif mais diversifi&eacute; de ce qu&rsquo;implique la probl&eacute;matique morale aujourd&rsquo;hui. De mani&egrave;re transdisciplinaire, la revue interroge les syst&egrave;mes de valeurs, les convictions individuelles et l&rsquo;identit&eacute; morale (E. Sommerer)&nbsp;; les contours et l&rsquo;applicabilit&eacute; d&rsquo;une sociologie morale de l&rsquo;Islam (A. Khateb)&nbsp;; la relation entre morale et territoire dans la r&eacute;gion du Qu&eacute;bec (F. Jakob)&nbsp;; la p&eacute;tro-modernit&eacute; et l&rsquo;&eacute;thique de la croissance (B. Vidal)&nbsp;; les relations entre processus d&rsquo;</span></span></span></span><em><span lang="PT-BR" style="font-size:12.0pt"><span style="background:white"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:&quot;Arial&quot;,&quot;sans-serif&quot;">&Eacute;</span></span></span></span></em><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">tat, panique sanitaire et in&eacute;galit&eacute;s sociales (E. Lucy)&nbsp;; la question du d&eacute;chet comme esth&eacute;tique et &eacute;thique de l&rsquo;objet plastique (A. Melay). </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:12pt"><span style="line-height:115%"><span new="" roman="" style="font-family:" times=""><span arial="" style="font-family:">Le num&eacute;ro propose aussi deux varia, la premi&egrave;re sur&nbsp;la Nuit (O. Sirost), la seconde sur les orix&aacute;s&nbsp;au Br&eacute;sil (L. Fontes). Pour terminer, la recension d&rsquo;un texte de Theodor Adorno, <em>Le nouvel extr&eacute;misme de droite</em> (M. Celka) fera sans doute &eacute;cho &agrave; notre actualit&eacute;.</span></span></span></span></p>

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Choisir ses valeurs : la conversion morale comme autonomie

Erwan SOMMERER

Cet article vise à défendre le lien entre conversion morale et autonomie. Pour cela, nous nous appuierons sur plusieurs perspectives philosophiques et sociologiques qui ont en commun de mettre en avant la capacité de l’individu à rompre avec sa situation morale initiale, que celle-ci soit politique ou religieuse, pour endosser de nouvelles convictions. Nous verrons que trois notions d’origine aussi différente que le changement de Gesinnung chez Kant, l’instant sartrien et l’alternation chez Berger et Luckmann renvoient à un processus...

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