N°15 / Réflexions sur la haine dans les sociétés contemporaines

Introduction

Marianne CELKA, Matthijs GARDENIER, Eric GONDARD, Bertrand VIDAL

Abstract

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<p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">La haine est l&#39;une de ces forces infra-politiques qui sont capables de s&#39;insinuer dans tous les domaines de la vie socialement v&eacute;cue ou fantasm&eacute;e. Elle incombe aux gens (misanthropie, misogynie, misandrie, racisme, antis&eacute;mitisme, x&eacute;nophobie), aux choses (la technique et ses objets, les styles vestimentaires et styles de vie, l&#39;architecture et le design, etc.), aux temporalit&eacute;s (la Modernit&eacute;, le pr&eacute;sent, le pass&eacute;, le futur, les vacances, les f&ecirc;tes de fin d&#39;ann&eacute;e, etc.) et aux espaces (le Nord, le Sud, l&#39;Ouest ou l&#39;Est, les ailleurs et l&#39;autre c&ocirc;t&eacute; des fronti&egrave;res, la ville ou la campagne, la nature domestique ou sauvage). Elle s&#39;exerce m&ecirc;me &agrave; l&#39;encontre de concepts ou dispositions de l&#39;esprit : le capitalisme, la raison ou encore la d&eacute;mocratie (J. Herf). Elle court-circuite les &eacute;changes, scl&eacute;rose les d&eacute;bats et fige l&#39;identit&eacute; de son ennemi pour mieux motiver son exclusion ou m&ecirc;me sa destruction. En somme, la haine n&rsquo;est jamais qu&rsquo;un sentiment, elle rel&egrave;ve du processus et des relations r&eacute;ciproques, et <i>de facto</i>, elle reste l&agrave;, implicite ou explicite, au c&oelig;ur de l&rsquo;existence sociale.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Si la &laquo;&nbsp;soci&eacute;t&eacute; de l&#39;indignation&nbsp;&raquo; (B-Ch. Han) ne cesse d&#39;allonger la liste de ses injustices sociales, ses formes de protestations se succ&egrave;dent dans l&#39;espace public (J. Habermas), sont de plus en plus virulentes (J. Baudrillard), offrent parfois le spectacle d&#39;un radicalisme d&eacute;sormais ordinaire voire <i>cool</i> sans pour autant contribuer &agrave; une r&eacute;elle critique sociale. </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">La cristallisation des polarit&eacute;s, des positionnements ou m&ecirc;me des postures politiques, culturelles et identitaires autour d&#39;une &laquo;&nbsp;fronti&egrave;re&nbsp;&raquo; tant&ocirc;t mat&eacute;rielle tant&ocirc;t id&eacute;elle, semble favoriser le &laquo;&nbsp;diagonalisme&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;th&eacute;orie du fer &agrave; cheval&nbsp;&raquo; (J-P. Faye), c&#39;est-&agrave;-dire un cadre socio-politique o&ugrave; les critiques extr&ecirc;mes se figent dans des points de rencontre sans r&eacute;elle contradiction ni possibilit&eacute; de d&eacute;passement (Th. Adorno). Le communautarisme qui configure l&#39;espace politique et social contemporain, expression et cons&eacute;quence du polyth&eacute;isme des valeurs cher &agrave; Max Weber, n&#39;entra&icirc;ne-t-il pas aussi une haine &agrave; la carte ?</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><i><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">La haine est un psychotrope qui fait du bien au corps, qui chasse pens&eacute;es noires et d&eacute;pressions opaques, doutes et culpabilit&eacute;. Les tyrans jouent avec ce levier : ils enchantent les foules et les asservissent en les faisant hurler &agrave; la haine contre un ennemi collectif bien dessin&eacute;, avec ce nez ou cette couleur de peau (V. Nahoum-Grappe).</span></i></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Pour autant, la haine en tant qu&#39;action en r&eacute;ciprocit&eacute;, repose sur la reconnaissance de l&#39;autre, de son alt&eacute;rit&eacute; (G. Anders). Dialectique non synth&eacute;tique, la haine est &agrave; la fois la prise en compte de l&#39;autre mais aussi sa n&eacute;gation la plus brutale. Affirmation de soi et destruction de l&#39;autre, le moi se pose par l&#39;an&eacute;antissement du non-moi. La mise &agrave; distance de l&#39;autre, voire la disparition de l&#39;alt&eacute;rit&eacute; signerait-elle l&#39;obsolescence de la haine ? Le r&egrave;gne du brutalisme comme rapport au monde et &agrave; autrui (A. Mbembe), la surrepr&eacute;sentation de la violence dans les m&eacute;dias, ne conduisent-ils pas &agrave; une banalisation de l&rsquo;agressivit&eacute;&nbsp;? La haine pourrait bien devenir une sorte d&rsquo;expression esth&eacute;tique banale et quotidienne qui annihile, neutralise ou anesth&eacute;sie les processus de reconnaissance intersubjective&nbsp;au c&oelig;ur des &laquo;&nbsp;fa&ccedil;ons de voir et les mani&egrave;res de regarder des soci&eacute;t&eacute;s d&eacute;mocratiques&nbsp;&raquo; (Cl. Haroche).</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">L&#39;histoire de la haine, la fa&ccedil;on dont elle s&#39;exprime selon les &eacute;poques, les cultures, les groupes sociaux qui en sont les auteurs ou les sujets, les logiques rh&eacute;toriques, discursives et images et plus g&eacute;n&eacute;ralement les esth&eacute;tiques qui la soutiennent et la r&eacute;pandent ne sont jamais toujours les m&ecirc;mes. Cette passion funeste et ses archanges (J. Verne) sont l&#39;objet du pr&eacute;sent num&eacute;ro. </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Selon une approche pluridisciplinaire, il propose &agrave; la lecture plusieurs textes :</span></span></span></span><br /> <span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Daniela Pomarico &eacute;tudie ici la nostalgie dans les discours populistes contemporains, en soulignant les mani&egrave;res dont elle se transforme en devenant un outil puissant de l&eacute;gitimation des politiques identitaires et de rejet de l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute;.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Elisa R&eacute;ato analyse les techniques d&rsquo;&eacute;nonciation sp&eacute;cifique de la haine, via J-P. Sartre, elle montre comment cette derni&egrave;re engage un positionnement politique dans nos soci&eacute;t&eacute;s contemporaines. </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Julien Cueille rend compte des repr&eacute;sentations esth&eacute;tiques de la violence voire ultra violence dans les mangas et la fa&ccedil;on dont leur consommation est l&rsquo;expression d&rsquo;une possible haine de soi. Cette forme de haine se projetterait alors &agrave; de multiples niveaux du r&eacute;cit et la fiction pourrait bien se pr&eacute;senter comme un espace de distanciation des affects n&eacute;gatifs.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Nelly Rousset quant &agrave; elle &eacute;tudie l&rsquo;identification de certaines femmes contemporaines &agrave; la figure de la sorci&egrave;re comme cons&eacute;quence d&rsquo;une forme de misogynie v&eacute;cue ou h&eacute;rit&eacute;e. Entre d&eacute;sir de puissance et religiosit&eacute; alternative, la figure de la sorci&egrave;re actuelle se construit en partie d&rsquo;une le rejet d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute;e comme haineuse du pouvoir des femmes. </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Sebasti&agrave;n Acevedo Ojeda nous emm&egrave;ne en Colombie, o&ugrave;, depuis les ann&eacute;es 1930, se livre un affrontement national violent qui repose sur une fracture, un foss&eacute; m&ecirc;me dont le d&eacute;passement pacifique semble impossible et qui maintient le pays dans une spirale interminable.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Maxime Piccolo, rappelle comment Amour et Haine sont deux sentiments oppos&eacute;s mais en permanence en jeu dans l&rsquo;existence sociale. Si la haine est particuli&egrave;rement destructrice, il n&rsquo;en demeure pas moins, c&rsquo;est paradoxal, qu&rsquo;elle peut aussi donner lieu &agrave; des formes de r&eacute;sistances constructives.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Dans le cadre des relations anthropo-&eacute;quines, un conflit sourd. Patrice R&eacute;gnier et St&eacute;phane H&eacute;as montrent comment les &eacute;quitants et les opposants &agrave; l&rsquo;&eacute;quitation sont engag&eacute;s dans un conflit violent dont les engrenages &eacute;motionnels couvrent souvent une forme de haine dissimul&eacute;e et r&eacute;ciproque.</span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Nous avons &eacute;t&eacute;s surpris, en tant que responsables &eacute;ditoriaux, de la vari&eacute;t&eacute; des propositions re&ccedil;ues. Elles t&eacute;moignent toutes &agrave; leur mani&egrave;re d&rsquo;un sympt&ocirc;me&nbsp;: la haine est l&agrave;, presque imperceptible, &agrave; la fois insaisissable et virulente, nulle part et partout, derri&egrave;re les &eacute;crans et les mots qui s&rsquo;&eacute;changent, derri&egrave;re les images et les st&eacute;r&eacute;otypes, elle tait son nom tout en &eacute;tant surexprim&eacute;e. Comme tabou et comme totem, la haine n&rsquo;est pour ainsi dire plus jamais revendiqu&eacute;e. Pourtant, reconna&icirc;tre la haine c&rsquo;est d&eacute;j&agrave; la regarder en face. Pourtant, &laquo;&nbsp;Celui qui ne hait pas l&#39;infamie ne fait pas seulement preuve de l&acirc;chet&eacute; mais s&#39;attire aussi le soup&ccedil;on d&#39;&ecirc;tre de m&egrave;che avec elle&nbsp;&raquo; (G. Anders, 1985). </span></span></span></span></p> <p><span style="font-size:11pt"><span style="line-height:115%"><span style="font-family:Arial, sans-serif"><span lang="fr" style="font-size:12.0pt">Le num&eacute;ro se clot avec deux varia et une recension. Un texte de Dhouha Wiem Mbazaa sur le Souk Chaouachine, enjeux d&rsquo;une r&eacute;invention sociale dans un contexte urbain en mutation&nbsp;; un autre de Denis Fleurodorge qui nous invite &agrave; regarder la t&eacute;l&eacute;vision avec Michel Houellebecq, il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse pr&eacute;cieuse du journal du 13 heures de J-P. Pernaut et de sa dimension toute sociologique&nbsp;; et enfin une recension de l&rsquo;ouvrage de Michel Agier, <i>Les migrants et nous</i> par Fatima Zahra A&iuml;t Salem.</span></span></span></span></p>

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L'expression discursive de haine

Gilles GAUTHIER

L’analyse montre que les trois éléments communément proposés pour définir le discours de haine sont inaptes et ne permettent pas de repérer les discours haineux. Les effets préjudiciables à l’égard des personnes sont des effets perlocutoires et sont donc produits hors du discours. L’intention de produire ces effets préjudiciables est également d’ordre perlocutoire et l’expression de haine en est indépendante. Un contenu à teneur injurieuse, comme un propos raciste, n’est pas de lui-même haineux. La thèse dégagée de l’analyse est...

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