N°13 / Miscellanées

Les perceptions sensibles de l’imaginaire des ambiances urbaines

Fabio La Rocca

Résumé

S’interroger sur la ville et ses espaces nous conduit à mettre au centre de l’analyse les aspects d’une pensée sensible fruit de perceptions et projections, modalités de sentir et ressentir, sensibilités et sensorialités. L’être de la ville est ainsi structuré par une combinaison d’éléments qui l’affectent et nous affectent dans les diverses situations du vécu spatial où les ambiances, les atmosphères, les émotions, les tonalités sont les principes et les essences qui guident et structurent la lecture de l’expérience urbaine et la construction d’une pensée urbaine. Lire la ville à travers une multitude de significations, de formes et fragments sensibles, indique une attention particulière sur un trajet de l’imaginaire qui structure et oriente la pensée compréhensive des ambiances et atmosphères urbaines.

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Par Fabio La Rocca, Maître de conférences en sociologie à l’université Paul-Valéry Montpellier 3, chercheur au LEIRIS.

INTRODUCTION

Comment penser la ville contemporaine et ses espaces ? Quels sont ces fragments significatifs ? C’est à partir d’interrogations sur les manières dont la ville « est » et « se présente » à nos yeux qu’il faut positionner notre regard dans une stratégie d’ontologie de l’actualité. Le « comment » accompagne ainsi la pensée et le regard par une observation en profondeur, en proposant une sorte de situationnisme méthodologique qui s’oppose à la pensée a priori. Selon une stratégie de pensée d’inspiration simmelienne, que nous pouvons définir comme « organique », le quotidien urbain s’invente et se réinvente sans cesse parce que toujours en mouvement. Cette manière de penser dans une dimension non statique mais dynamique nous amène à concevoir notre relation singulière aux lieux comme produit des effets du milieu d’un point de vue symbolique, affectif, sensible.

L'expérience du sensible met à l’épreuve tant les sens que la raison et participe de ce fait à une sorte de phénoménologie de la connaissance du vécu et de l’espace urbain. L’espace vécu est à comprendre à partir de la construction d’une identification collective mais aussi par la diversité des spatialités et des pratiques sensibles qui constitue la variété des ambiances dans une perspective complexe (dans le sens de divers éléments tissés ensemble). Plus précisément, nous pensons qu’une approche microsociologique nous permet de faire ressortir les qualités esthétiques des lieux et des expériences. 

PARADIGME SENSIBLE

En se plaçant dans l’approche théorique de Thomas Kuhn, une perspective paradigmatique doit toujours réviser ses attentes et sa théorie. Dans le parcours paradigmatique il faut, à notre sens, remettre à jour les catégories de la pensée afin de pouvoir dire le monde que l’on vit et se « situer » par rapport à l’époque afin d’observer et raconter la ville et ses espaces.

Nous proposons ainsi une pensée et une vision « climatologique »[1] qui se plonge dans l’esprit du temps contemporain pour saisir l’air que l’on respire, l’atmosphère dans laquelle on baigne : c’est-à-dire une observation et une perception en permanence de la mutation sensible. La mutation de l’environnement urbain est toujours accompagnée par la mutation de l’expérience mettant en perspective l’idée de base de la relation indissociable entre espaces et individus et de leur réciprocité d’influence symbolique. Dans cette optique, la méthode la plus apte à scruter et percevoir en profondeur cette mutation permanente est une méthode sensible, celle d’un flâneur avec un regard photographique. Ici l’œil qui scrute devient un espacement entre la conscience et le monde où percevoir rime avec compréhension. Si nous nous référons par exemple à la pensée de Siegfried Kracauer[2] on peut voir de quelle manière un regard photographique va donner forme à la construction d’un tableau pour « faire penser ». Une sorte de regard augmenté par la prise de vue qui constituerait un tableau idéaltypique de la ville et de ses espaces. Il y a ainsi une intention du regard sur l’espace qui nous amène à explorer le quotidien urbain par la flânerie expérientielle. Si comme le montrait en son temps Walter Benjamin la ville doit être pensée comme un texte, le flâneur en sera alors le lecteur. Une ville comme un livre ouvert où l’on parcourt les pages afin d’en relever et montrer des fragments significatifs – dans une approche subjective – de son essence. De ce fait nous allons construire une pensée en mosaïque, c’est-à-dire une spatialisation de l’imaginaire avec une accentuation sur le présent, le quotidien qui met en évidence les divers fragments qui vont former dans leur ensemble significatif le puzzle de l’imaginaire urbain. Il s’installe subséquemment une méthode de déchiffrement des significations entre les divers éléments de l’urbain. Une vision fragmentaire faite de montages, constellations et impressions flottantes, comme nous l’enseigne bien Benjamin[3]

D’ailleurs il faut rappeler que le fragment comme méthode se retrouve aussi dans la sensibilité théorique de Georg Simmel où il signifie le fait de renoncer à voir le monde comme totalité. Il faut alors, à travers cette mise en place d’une pensée en mosaïque, essayer de trouver des indices, des traces, des indicateurs nous permettant de former un tableau de référence pour dire la ville et ses espaces et illustrer les caractéristiques du vécu. Nous savons aussi que l’habitat n’est pas donné mais qu’il se construit en permanence ; et cette construction s’actualise par l’expérience qu’on fait de l’espace dans toute sa complexité. Il y a alors une sorte d’engagement esthétique où nous sommes immergés, une ambiance sensible à penser comme une chambre de résonance esthétique comme dirait Hans-Georg Gadamer[4]. Cette perspective valorise le quotidien urbain et souligne la spatialisation de l’existence. L’espace occupe une centralité importante en nous donnant – dès lors qu’on l’observe, qu’on le scrute – des informations sur l’état d’une société. Nous sommes ainsi projetés dans une idée de la ville qui donne à penser ; la ville lieu de la théorie comme l’illustrait Benjamin, ou encore une problématique de la métropole – dans une optique simmelienne – comme œuvre humaine pratique et sensible à partir de la vie de l’esprit. Ce que Simmel appelait Geistleben [« vie spirituelle », ndlr]. Par cette sensibilité théorique, une théorie sensorielle et une sociologie des sens mettent au centre de l’analyse les divers faits provenant de la constitution sensorielle de l’homme. C’est la démarche d’une théorie sensitive d’un point de vue herméneutique qui s’articule dans une analyse des transformations de l’environnement affectant la notion de l’expérience et nous donnant subséquemment une histoire sociale de la sensibilité ; et d’un autre côté une analyse des façons dont l’espace urbain se structure à partir du substrat sensitif de l’homme, c’est-à-dire une histoire sensible du social.

FRAGMENTS SENSITIFS

La ville dans tous ses états est de ce fait saisie par les sens et nos perceptions : images, odeurs, sonorités forment une relation instantanée charnelle et immanente générant des ambiances particulières. Pensons à titre d’exemple aux dérives et flâneries que les odeurs de nourriture peuvent provoquer, influençant notre trajectoire et notre manière de « sentir » les lieux ; aux diverses sonorités comme les bruits, ou la musique diffusée par nos objets nomades qui structurent les parcours ; ou encore la présence de l’architecture qui conditionne notre perception visuelle de l’espace et ses jeux de reflets sur notre corps ; l’énergie du sol des villes comme Rio de Janeiro, Naples, Istanbul, New York que l’on ressent dans la marche à travers le corps ; l’invasion des rayonnements de lumière des néons et des images géantes diffuses sur les surfaces architecturales dans des quartiers comme Shibuya à Tokyo, Times Square à New York, Gangnam à Séoul qui nous font ressentir de manière intense et particulière la « stimulation des nerfs ». Cette « stimulation » qui trouve son origine dans la pensée simmelienne de la métropole moderne dans son illustration « de la vie de l’esprit », doit être reconsidérée dans la prise en compte du monde contemporain. S’il est vrai que le Nervenleben cette « intensification de la vie nerveuse » dont parlait Simmel est le résultat d’un changement rapide de nos impressions internes et externes, il faudra poser l’attention sur le vécu contemporain et voir de quelle manière la mobilisation sensorielle de l’individu est démultipliée dans les situations urbaines. On peut penser par exemple au déluge d’images qui, par leur gigantisme, leur luminosité, leur présence écranique, vont structurer et influencer la modalité d’être dans l’espace et de le sentir dans les grandes métropoles. Ou encore la rapidité des mouvements, cette vitesse contemporaine à laquelle nous rend attentif l’analyse de Hartmut Rosa[5] dans sa vision de l’accélération, peut nous aider à comprendre cette « nouvelle » intensification qui, de notre point de vue, est aussi amplifiée par l’omniprésence technologique à travers, par exemple, la doublure de l’espace crée par le smartphone. Cette condition technologique de l’existence est en forte résonance avec l’implication spatiale dans les divers mouvements et actions provoquant ainsi une altération de l’espace. Une spatialité hybride comme une des formes de l’imaginaire contemporain de plus en plus répandue. En effet, en suivant ici la pensée de Philippe Descola[6] l’hybridation représente un chevauchement des mondes, des individus et des espaces. Et la technologie est productrice de chevauchements en créant une autre configuration de l’espace, du temps et des modalités de l’expérience.        

Nous sommes en face, alors, d’une perception émotionnelle de l’espace ; une modalité urbaine saisie à partir de nos expériences sensorielles qui donnent naissance à des espaces d’émotions, à une spatialité référentielle. Avec Michel de Certeau et sa vision des pratiques d’espaces, on peut ainsi dire que la ville est à considérer comme un texte que les habitants s’approprient et transforment par leur manière de faire « avec » les lieux. Texte que nous contribuons à modifier, à écrire et réécrire par nos diverses pratiques. C’est dans cette stratégie, pour donner ici quelques exemples, que l’on peut comprendre la dynamique des graffitis ou les aventures spatiales de certaines pratiques comme le skate et d’autres acrobaties culturelles. Il s’agit de manières de faire, de gestes qui s’accommodent avec l’espace et le transforment par marquages et traces. C’est également la manière à travers laquelle on peut constater cette « chair du monde » comme l’indiquait Maurice Merleau-Ponty : c’est-à-dire une énergie de l’espace, une chair qui ouvre le lieu où se trouve immergé le corps dans une spatialité « topographique », un milieu de l’être sensible. Si Merleau-Ponty affirmait « Je suis mon corps » on pourrait ajouter à cela « Je suis mon espace » pour marquer encore plus la relation du corps humain avec le corps spatial de la ville où, à juste titre, l’humain s’harmonise avec le milieu dans une réciprocité permanente.

Les diverses formes d’habiter sont alors une modalité stratégique pour penser les transformations de la société, nos perceptions et manières de sentir. La métropole représente ainsi un assortiment de lieux existentiels et d’atmosphères sensibles où agissent les pratiques collectives donnant forme et substance à l’imaginaire urbain. Lieux, territoires, espaces choisis comme formes d’habiter sont significatifs de l’affectivité et de l’attachement de l’humain à l’espace dont l’expérience se réalise à travers des rituels, la présence, le visible, le marquage et les symboles. En ce sens, la rue devient la scène où l’on va jouer (et aussi jouir) l’existence et la vitalité des formes constitutives de la relation homme/espace. Une sorte de Dasein spatial se met en œuvre dans cette stratégie de « conquête du présent » dans le complexe des milieux urbains. On est alors en face d’un rapport de médiance qui, selon la théorie d’Augustin Berque (2000), est conçue en tant que forme de relation au milieu. Une relation qui d’ailleurs s’instaure de manière de plus en plus prégnante dans notre actualité de la vie contemporaine à travers la relation avec la dimension naturelle influençant largement les formes de représentations de la métropole. Cela nous amène à poser la question de l’influence, ou bien de la place, de la nature dans la structuration des formes d’habiter. Ce discours mériterait évidemment un approfondissement plus important qui ne trouve pas assez de place ici mais il reste toutefois pertinent à nos yeux d’illustrer ce fragment comme part intégrante de la structuration de l’imaginaire urbain. En effet, dans l’actuel paradigme esthétique, on pourrait souligner l’importance de l’écosophie comme une forme de dynamisme de la vie sociale, culturelle et aussi en tant que symptôme de mutation organique de l’espace urbain. Il y a alors un véritable ré-enchantement de la nature en milieu urbain qui influence, d’un point de vue épistémologique et phénoménologique, les manières de penser l’urbain, et donc les mutations de cette pensée, tout comme la visualisation de notre existence sociale dans un système d’interdépendances qui se trouve condensé dans ce qu’on peut appeler un hybridisme des formes sensibles. On peut remarquer une sorte de figure idéaltypique de la « ville écosophique » qui s’impose comme une des caractéristiques de l’imaginaire ambiant, agençant l’architecture, la géographie des villes et les ambiances sensibles du territoire. En ce sens, on pourrait même parler d’une succession organisée en récit (Gilbert Durand, 1960) ou encore des sphères (Peter Sloterdijk[7]) où l’écosophie[8] et la biosophie[9] sont des modalités nous permettant de penser les formes d’habiter contemporaines en relation étroite avec l’atmosphère sensible. Une atmosphère mettant en interaction la nature avec la culture, et produisant ainsi des nouvelles manières organiques d’habiter ensemble. C’est dans cette optique, par exemple, que l’on peut comprendre le vert comme mode opératoire ou plutôt une stratégie urbanistique et architecturale, et bien sûr aussi socio-culturelle, dans les figures proposées du vertical garden, des jardins suspendus, de l’agri-tecture ou encore de la nature sauvage recrée sur et en bas des bâtiments. Ceux sont des signes et symboles d’une espèce de greffe de la peau architecturale contemporaine qui, en considérant le point de vue écolo-kinesthésique, donnent vie à des formes d’harmonie visuelle avec la nature et comme configuration d’accompagnement du quotidien urbain des individus. L’écologisation de l’espace façonne la psychologie de l’urbain dont les îlots verts, les toits-jardins, l’éco-architecture, mais aussi l’imaginaire des utopies du futur proche avec les villes flottantes et autres altérations architecturales et paysagères, sont la centralité dans un discours de sensibilisation éco-sociétale des métropoles contemporaines visant ainsi à une mutation de la perception et du vécu urbain. Il y a, par ce fait, un effet de contamination sensible de l’esprit écosophique comme manière existentielle qui met l’accent sur le ré-enchantement du monde via la transfiguration de la nature. Cette dernière, devient non plus un objet à explorer mais une relation esthétique particularisant et vitalisant le quotidien tout en influençant le sentir.     

L’espace est à penser ici comme une matrice fragmentée, constituée de plaques tectoniques hétérogènes générant des ambiances qui, par conséquent, vont envelopper l’individu et le milieu, le constituer et le déterminer. Il y a là un acte esthétique établissant un contact, créant des modalités de l’être-ensemble, une présence, une visibilité qui, nous le répétons, met l’accent sur le vécu, l’existentiel. Nous savons que, par son étymologie, le mot existence signifie ex-sistere donc « se tenir hors de soi », ce qui implique une projection. De ce fait l’homme se projette dans et par l’espace et le fait exister tout en créant des manières d’être-au-monde. Donc on a une double ontologie : celle de l’espace et celle de l’homme et les deux sont indissociables.

PERCEPTIONS MÉSOLOGIQUES ET AMBIANCES

Dans un questionnement mésologique[10], essayons de voir et percevoir comment ses transformations de l’environnement amènent aussi à une transformation de la société en créant un nouveau milieu. C’est-à-dire, une nouvelle relation entre la société et l’environnement qui, à notre avis, se fonde et s’alimente à partir d’une structure sensorielle et sensible des ambiances qui façonnent le mouvement existentiel socio-spatial. Créé en 1848 par le disciple d’Auguste Comte, Charles Robin, le terme « mésologie » signifie l’étude des milieux. Il trouve une analogie en Allemagne avec la théorie de l’Umweltehre – désignant l’étude des mondes ambiants, à partir de la célèbre étude de Jakob von Uexküll, – et au Japon, avec l’étude de « l’entrelien humain » du philosophe Watsuji Tetsurô dans laquelle on retrouve la conjonction entre l’environnement physique et l’aspect social.

Il y a de ce fait une interrelation organique qui détermine les formes du vécu dans le milieu socio-spatial et « donne le ton »[11], la tonalité aux divers lieux. Cela veut dire que dans la réalité concrète, une « tonation » (Tönung), à la manière exprimée par Uexküll[12] dans les milieux animaux (Umwelten), met l’accent sur la qualité du milieu et les manières dont il affecte le corps social, et reconfigure la façon de penser le monde contemporain.

Dans cette reconfiguration, nous proposons une climatologie comme compréhension apte à décrire et repérer les spécificités de la poétique spatiale fondée sur la perception sensorielle et donc sur les modes d’existence et d’expérimentation des espaces de l’univers urbain. Notre réflexion porte sur une onto-vision de l’actualité des ambiances urbaines et pour cela l’attention est focalisée sur les « situations ». Une sorte de situationnisme méthodologique encore une fois qui se met à l’écoute des lieux où ce qui est en jeu c’est une véritable spatialisation de l’existence formant la scène où s’actualise l’imaginaire urbain. Cet imaginaire est constitué par des caractères essentiels, par une constellation de fragments dont la climatologie indique les tendances. Capter l’air du temps, c’est prendre en compte la diversité des ambiances en tant que perception sensible et expérience esthétique. Notre pensée urbaine et sociale est ainsi fondée sur l’esthétique, c’est-à-dire la perception par les sens. Et nous assistons actuellement, il faut le dire, à un retour des sens, de leur importance dans les formes du vécu et les modalités de faire expérience de l’espace. Si l’espace urbain est une narration collective, alors il faut illustrer la prégnance des sens et des ambiances dans la lecture que nous pouvons effectuer de ses tissages de significations. On pourrait penser à l’image métaphorique du palimpseste comme série de strates superposées, des couches significatives inscrites dans le temps et réactualisées par la manière d’habiter et sentir l’espace. Le palimpseste nous permet aussi de penser l’hybridation, le croisement de diverses images, récits et projections. Il faut réfléchir aux manières de questionner cet espace et en même temps l’humain puisque, comme on l’a déjà souligné, la question spatiale est à penser comme une réalité humaine et par conséquent, l’humain doit être conçu en tant qu’être façonné par le milieu qu’il façonne en retour. L’accent est de ce fait dirigé vers une phénoménologie de l’espace par laquelle on peut faire ressortir la qualité des ambiances fortement ancrées dans le vécu. L’ambiance est une réalité spécifique qui se présente dans une dimension immanente à l’individu. Ce dernier adapte et adopte ses capacités sensitives à l’égard du contexte urbain et ses multiples dimensions changeantes. Dans une perspective inspirée par Simmel, pourrait-on dire que l’ambiance et ses réflexes sensitifs et sensoriels forment des impressions que nous captons à travers l’immersion spatiale. C’est la manière de sentir, d’être baigné dans les atmosphères qui nous permet de faire ressortir des fragments de la réalité urbaine dans sa dimension vécue. Nos perceptions des espaces, de leurs odeurs, bruits, lumières, sonorités, images, organisent une relation que l’on peut définir comme charnelle avec la ville. Il faut se placer dans une optique qualitative proche de la poétique de Pierre Sansot[13] afin de percevoir les multiples tonalités des lieux et de ce qui les anime. Être envahi par un flux d’expériences, comme la figure typique du flâneur de Baudelaire et Benjamin mais aussi de Balzac, permet par exemple d’être au plus proche de l’expérience immersive : une prise de sens dans l’instantanéité de la situation vécue. Saisir la réalité urbaine à partir des expériences c’est aussi s’immerger dans les espaces comme un flâneur/détective – figure typique d’un sociologique dirons-nous – qui scrute, observe, sent et ressent les modalités expérientielles offertes par les espaces et ses ambiances. Il s’agit, à notre sens, d’une démarche immersive et impressionniste afin de fonder une vision figurative de ce qui nous entoure pour rendre vivant les détails, les fragments ordinaires. Des impressions du réel : telle est la manière d’explorer les ambiances et les diverses stimulations des sensibilités spatiales, en nous plaçant dans une dynamique d’exploration et de déchiffrement à travers la mobilité du regard.

L’ambiance, en tant que théorie des espaces, accompagnée d’une phénoménologie herméneutique de la mésologie, s’exprime dans la subjectivité et dans l’instantanéité de l’expérience. Le sens est justement celui de saisir la réalité urbaine à partir des expériences sensorielles multiples et de voir comment cela structure la vision des choses pour l’être qui perçoit, sent, ressent les qualités atmosphériques de l’espace dans ses dimensions mésologiques. Comme le montre bien Augustin Berque dans ses diverses analyses de la mésologie, l’individu et le milieu sont dans une réciprocité indissociable où l’action, la perception, les sens se trouvent dans une complémentarité définissant l’ontologie de l’être et de l’espace. Si alors on insiste sur l’idée répandue dans diverses sphères d’analyse du rapport indissociable entre individu et milieu, on peut comprendre que l’expérience esthétique sensorielle prend sa signification dans le fait que l’homme urbain est disposé à sentir, percevoir et mobiliser le sensible pour agir.

C’est dans une perceptive phénoménologique que nous pouvons comprendre l’immersion sensorielle dans l’espace et réfléchir de ce fait à la manière dont s’enracine le sensible. Ce qui est en jeu dans l’imaginaire de la spatialité contemporaine, selon notre conception, c’est une sorte de narration collective où, pour lire les pages de ce livre ouvert qu’est la ville, il faut s’immerger dans l’espace et absorber les multiples productions d’ambiances. Productions qui sont en acte par exemple dans les divers parcours perceptifs dans lesquels l’urbanité devient une sorte de dispositif de diffusion de signes, codes, symboles que nous devons décrypter. Et c’est dans ce décryptage des formes que nous pouvons mettre en perspective les manières expressives qui affectent l’espace urbain. Il y a ainsi une structuration de codes de perception et captation visuelle que nous pouvons rencontrer dans les divers parcours.

Nous savons bien que, au quotidien, nous mobilisons les diverses modalités sensibles qui affectent notre rapport à l’espace dans une relation qui donne vie à une sorte de triplicités – à la manière de Henri Lefebvre[14] – : espace vécu/espace perçu/espace conçu. Ainsi la perception de l’espace ne peut pas se comprendre dans une vision euclidienne ou bien cartésienne d’un espace que l’on peut dire « fermé », et donc qui ne considère pas les diverses prises sensibles. Au contraire l’espace n’est plus de l’ordre de l’objectif, du concret mais plutôt de l’ordre du subjectif et du perçu. C’est cela que montre également la théorie des ambiances[15] et l’analyse mésologique de Berque, c’est-à-dire l’importance des expériences vécues, de la sensibilité, d’un milieu perceptif[16].

De notre point de vue, l’imaginaire contemporain en œuvre dans l’espace urbain se joue dans ces multiples « prises » sensibles qui s’actionnent au travers de nos cinq sens et qui, de leur côté, nous donnent des renseignements sur le monde externe que l’homme transforme en expérience perceptives[17]. L’imaginaire de la ville contemporaine est ainsi orienté vers le changement du cadre de la sensibilité urbaine qu’il faut comprendre à partir d’une pensée de l’esthétique : c’est-à-dire à travers la perception. C’est en effet sur ce principe que se fonde la notion (interdisciplinaire) de l’ambiance : sur cette expérience esthétique et la perception sensible. Selon l’approche théorique de Thibaud[18], l’ambiance engage la manière dont nous nous sentons dans le monde et la façon dont nous le ressentons. Dans cette perspective, notre sensibilité urbaine est celle d’une présence au monde, un rapport mésologique où nous sommes en face de diverses tonalités affectives (le terme allemand stimmung renvoie en même temps aux tonalités et aux ambiances) qui indiquent aussi le « comment » de l’expérience.

La théorie des ambiances nous place dans une affectivité de l’environnement qui nous entoure où chaque détail, chaque fragment influence notre manière de sentir et de faire expérience. Cela redonne force à l’idée que la compréhension de la phénoménologie de l’espace ne passe pas par sa matérialité et sa seule conception urbanistique positiviste, mais aussi par la dimension de l’expérience individuelle et collective et donc sur le plan de l’émotionnel, du symbolique, de l’affectivité, de la sensorialité. C’est par ce fait que les odeurs, bruits, images constituent une substance vitale de l’expérience urbaine car ils affectent notre corps dans sa dimension perceptive et influencent nos modalités expérientielles et d’être dans l’espace. Ainsi on peut repenser l’importance de la marche et une ontologie de la rue en focalisant l’attention sur un mode de sentir et de partage du sensible. La marche et la rue sont en rapport étroit pour construire des formes d’expériences dans une dynamique de rythme de la rue (si l’on pense ici à Lefebvre et sa rythmanalyse[19]) et de construction de manières d’habiter l’espace. Il nous semble alors que l’idée d’ambiance chez Jean-François Augoyard, que l’on trouve d’ailleurs dans son célèbre ouvrage Pas à pas[20], se focalise sur la rencontre entre une donnée physique et la perception des sens et trouve son application dans cette tonalité de la rue et ses rythmes. Naturellement cela renvoie aussi à la poétique de Pierre Sansot[21] : c’est-à-dire une connotation subjective des lieux. Cette connotation nous place dans une dimension d’affectivité spatiale qui se définit dans la relation avec les divers lieux où nous faisons expérience. La relation homme-espace, nous l’avons déjà souligné, est centrale dans cette dynamique des ambiances et d’un vécu instantané qui se réalise par l’immersion, par l’être plongé/jeté dans les milieux et ses contextes sensibles. Dans ce sens l’idée de mouvement, mobilité, rythme est de l’ordre d’une intensité du vécu dans ses caractéristiques atmosphériques qui définissent l’être de l’espace et l’être dans l’espace. Bien sûr, il s’agit ici d’une analyse microsociologique où la communication sensible conditionne l’expérience, influence le comportement et agit sur nos émotions. Il suffit de penser aux manières dont les images, les bruits, les odeurs, l’intensité de la lumière artificielle, par exemple, sont naturellement incorporés et donnent sens aux modalités expérientielles. Elles sont même une condition de notre existence dans le milieu urbain et définissent ainsi nos perceptions, représentations, usages des diverses portions d’espace.

Si l’imaginaire est (et il faut décidément le reconnaitre) une partie constituante de notre réalité quotidienne, il produit une structuration de projections spatiales à travers les prises sensibles. Cela signifie, dans notre perspective, que les ambiances participent à la production et fabrication de l’imaginaire urbain collectif à travers les multiples dimensions sensorielle de l’expérience. Cette dimension alimente la vision des essences urbaines (dans une perspective phénoménologique) par le contenu sensible et l’ampleur des qualités sensitives de l’espace qui structurent les perceptions et actions des êtres.

Selon nous, les perceptions des ambiances et les rapports mésologiques contribuent à édifier la vision de l’urbain dans la mémoire collective. L’imaginaire des ambiances engendre des formes variables et permet alors une réinterprétation de l’expérience socio-urbaine nous invitant à observer les modalités à travers lesquelles nous éprouvons l’espace avec tous nos sens. Si l’imaginaire est une compréhension du monde, alors par les ambiances il est possible de voir comment l’individu se représente le monde urbain vécu via les associations de perceptions qui lui donnent un sens. La polysémie de l’imaginaire s’accompagne de la polysémie des ambiances et cela forme une activité quotidienne donnant la signification des pratiques de l’espace. L’imaginaire des ambiances urbaines nous permet de comprendre les urbanités et les formes de médiations de l’être avec son environnement. L’imaginaire a toujours un effet sur la perception de la ville puisque on ne peut pas le séparer du réel tout simplement parce qu’il est l’un de ses effets et l’une de ses parties. Les ambiances sont alors comme des formes d’enveloppement, et, à travers leurs corollaires que sont les modalités perceptives individuelles, contribuent à la transformation de l’imaginaire social collectif.

Nos villes sont toujours une construction narrative collective et les individus contribuent à la redéfinir et à écrire sa trame existentielle via les représentations immatérielles (sons, lumières, odeurs, images…) permettant de fonder une lecture des formes urbaines par assemblage de fragments significatifs. On pourrait conclure en recourant à la vision de Julian Gracq[22] selon laquelle il n’y a pas de ville sans une image mentale de la ville. Il faut s’imprégner de cet imaginaire des ambiances dans lequel baignent nos sociétés afin d’appréhender les formes urbaines par les sens qui sont en action dans les expériences quotidiennes de la ville en créant une certaine « émotionalité atmosphérique ».

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_, « Donner le ton aux territoires », P.-L. Colon (dir.), Ethnographier les sens, Paris, Éditions Petra, 2013, pp. 235-255.

UEXKÜLL von J., Mondes animaux et monde humain, traduit de l’allemand par Philippe Müller, Paris, Denoël, 1965.

WATSUJI T., Fûdo : le milieu humain, Paris, CNRS Éditions, 2011.

YOUNÈS Ch.  « Biosophie : quel espaces immersifs et partagés ? », Appareil, 11, 2013, en ligne. DOI: https://doi.org/10.4000/appareil.1756

 


[1] LA ROCCA F., La ville dans tous ses états, Paris, CNRS Éditions, 2013.

[2] Cf. KRACAUER S., Rue de Berlin et d’ailleurs, Paris, Gallimard, 1988 ; L’ornement de la masse, Paris, La Découverte, 2008.

[3] BENJAMIN W., Paris capitale du XIXe siècle. Le livre des Passages, Paris, Éditions du Cerf, Paris, 1986 (1939).

[4] Cf. GADAMER H.-G., L’art de comprendre. Écrit I : herméneutique et tradition philosophique, Paris, Aubier, 1982.

[5] ROSA H., Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.

[6] Cf. DESCOLA Ph., Les formes du visible. Une anthropologie de la figuration, Paris, Seuil, 2021.

[7] Voir à ce propos sa trilogie monumentale traduit de l’allemand par Olivier Mannoni : Sphères I. Bulles. Microsphérologie, Paris, Pauvert, 2002 ; Sphères II. Globes, Paris, M. Sell, 2010 ; Sphères III. Écumes. Sphérologie plurielle, Paris, M. Sell, 2005.

[8] Sur l’écosophie nous renvoyons à divers travaux dont : GUATTARI F., Qu’est-ce que l’écosophie? Paris, Lignes, 2013 ; NAESS A., Une écosophie pour la vie, textes réunis par Hicham-Stéphane Afeissa, Paris, Seuil, MAFFESOLI M., Ecosophie, Paris, Cerf, 2017 ; PANNIKAR R., Ecosofia : la nuova saggezza. Per una spiritualità della terra, Bologna, Lampi di stampa, 2001. Voir aussi l’intéressante analyse des textes de Fourier : SCHERER R., L’Ecosophie de Charles Fourier, Paris, Anthropos, 2001.

[9] Sur ce sujet voir la réflexion de P. Sloterdjik, Écumes, op.cit. ; Cf aussi l’article de YOUNÈS Ch.  « Biosophie : quel espaces immersifs et partagés ? », Appareil, 11, 2013, en ligne.

[10] BERQUE A., Le mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, Presses Universitaires de Paris Ouest, Paris, 2014.

[11] THIBAUD J.-P., « Donner le ton aux territoires », P.-L. Colon (dir.), Ethnographier les sens, Paris, Éditions Petra, 2013, pp. 235-255.

[12] Cf. UEXKÜLL von J., Mondes animaux et monde humain, traduit de l’allemand par Philippe Müller, Paris, Denoël, 1965.

[13] SANSOT P., La poétique de la ville, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2004 (1973).

[14] LEFEBVRE H., Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes, Paris, Syllepse, 1992.

[15] Nous renvoyons à l’activité du laboratoire CRESSON, en ligne, et au Réseau International Ambiances, en ligne.

[16] BERQUE A., « Perception de l’espace, ou milieu perceptif ? », L’espace géographique, 2016, pp. 168-181.

[17] THIBAUD J.-P., En quête d’ambiances. Éprouver la ville en passant, Genève, Métis Presses, 2015.

[18] Ibidem.

[19] LEFEBVRE H., Éléments de rythmanalyse, op. cit.

[20] AUGOYARD J-F., Pas à pas, essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, Paris, Éditions du Seuil, 1979.

[21] SANSOT P., La poétique de la ville, op. cit.

[22] GRACQ J., La forme d’une ville, Paris, José Corti, 1985.

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