Par José Largorce, sociologue et président de l'association AREA et Joachim Aubourg, étudiant en sociologie à l’UMPV.
S’intéresser au marché aux biffins de Montpellier s’est ré-interroger le concept de « droit à la ville » et plus largement la question de l’espace urbain au sens d’Henri Lefebvre, c’est-à-dire celui de la pratique sociale. L’organisation de l’espace urbain définit pour partie les rapports de domination - d’hégémonie dirait Gramsci - et apportent des informations sur les enjeux portés par la société qui le produit.
A Montpellier, le marché aux puces informel subit une répression (Photos 1 et 2) de plus en plus importante tandis que parallèlement, le marché aux puces formel n’est ouvert qu’un dimanche sur deux au mieux, et avec des conditions d’accès limitatives. L’incertitude et les inquiétudes induites par ces pratiques renforcent la précarité des vendeurs et les poussent à élaborer des stratégies de contournement.

« Depuis les années 1970, les espaces publics des métropoles contemporaines sont devenus d’importants enjeux pour les pouvoirs publics municipaux soucieux de leur attractivité comme pour certains habitants attachés à leur cadre de vie. Les discours qui accompagnent cette valorisation insistent sur la qualité urbaine, mais la production d’espaces sûrs et conviviaux induit également des processus d’exclusion ou d’altérisation. » (Muriel Froment Meurice, 1992, page 1)
Les compétences d’appropriation de la rue dont font preuve les biffins conduisent à un conflit d’usage de l’espace public non pas entre les habitants et les usagers du marché, mais entre les usagers du marché et la Ville. Les besoins de régulation des espaces publics et la création d’espaces « sûres et conviviaux » induisent la construction d’une indésirabilité (dénonciation de produits volés, de contrebande, saleté des espaces de vente et de chine) mais aussi l’impossibilité morale de tolérer « un marché des pauvres ». Ce processus se fait au détriment des fonctions essentielles du marché des biffin·es : lutter contre les processus de désaffiliation, maintenir le lien social et subvenir aux besoins des acheteurs et des vendeurs. Nous passons ainsi d’une volonté de contrôle des comportements anomiques d’une partie des classes populaires à la gestion de la visibilité dans l’espace public de groupes indésirables : biffin·es chinant dans les poubelles et donc visibles dans l’espace urbain, marché aux puces informel rendant visible la précarité, marché aux puces formel dont les critères d’accès favorisent la construction de discours d’indésirabilité.
Par leur usage de l’espace public, les biffin·es provoquent les normes d’usage de ce dernier et les normes socio-économiques comme le rappelle Annick Lacout (op.cit. Page 17). Ce conflit d’usage de la rue ne peut trouver de solutions sans inclure dans la réflexion autour des aménagements urbains les principaux intéressés : les biffin·es et leurs acheteurs. Le conflit, qui trouve son origine dans la perception de positions futures incompatibles (Simmel[1]) ne peut avoir de réponse en repoussant toujours davantage les biffin·es et leurs clients dans les marges de la Ville. Ce lent processus depuis les Arceaux en 1973 puis Richter et la Mosson, illustre cette marginalisation de cet espace d’économie populaire. Leur invisibilisation - si elle permet de répondre aux besoins de création « d’espaces sûres et conviviaux » - ne répondra pas aux enjeux majeurs liés à cette activité. Comme le disait déjà Elisée Reclus , « ce n’est qu’un demi-bien de transformer les quartiers insalubres, si les malheureux qui les habitaient naguère se trouvent expulsés de leurs anciens taudis pour aller en chercher d’autres dans la banlieue[2] »
Le marché aux puces, qu’il soit formel ou informel, est non seulement une « scène sociale », mais également le produit du parcours des biffins dans la ville en amont de l’espace de vente. Il est à la fois espace produit et producteur. Un espace produit tout d’abord : sur le marché aux puces de la Mosson, viennent se cristalliser des parcours de vie individuels faits de ruptures, d’accidents, de désaffiliation, mais aussi des politiques publiques qui informent sur les représentations associées aux pauvres : interventions policières, saisie et destruction des objets mis en vente, amendes, absence de politiques de la Ville cohérentes autour du marché, tolérance… L’organisation et la vie du marché est la résultante de ces interactions qui se jouent aussi bien sur le marché formel que sur le marché informel.
Mais c’est également un espace producteur, fabricant du lien social, de l’identité, de la solidarité, de la valeur marchande, des stratégies collectives élaborées en réponse aux politiques publiques, de l’auto-organisation et de la norme. Cet espace-producteur rétroagit avec les conditions mêmes de sa production.
Pour saisir les enjeux liés à cet espace et les conflits qui en découlent, il est ainsi indispensable d’étudier ses conditions de production en s’intéressant en amont aux biffins et ce qu’induit cette pratique économique
La biffe est une « activité marchande de revente d’objets usagés qui proviennent de la récupération suite à un abandon, un don ou un échange »[3]
C’est également un ensemble de représentations et de présupposés qui maintiennent dans la marge de l’espace urbain vendeurs et acheteurs de produits réemployés ou réutilisés : troubles à l’ordre public, salubrité, vente de produits illicites, recels… des représentations qui ont traversé les siècles et continuent à s’imposer dans les réflexions autour de la place des biffins et des biffines dans la ville.
Par la façon d’envisager l’activité contemporaine des biffin·es, l’institution apporte des réponses inadaptées ou insuffisantes à une réalité socio-économique de plus en plus présente dans l’espace urbain. À Montpellier, les poubelles rassemblent habitant·es des bidonvilles, personnes âgées, immigré·es sans titre de séjour, malades exclu·es de l’emploi, tout un ensemble de précaires qui – pour certains par choix – vivent des objets abandonnés et favorisent la réutilisation et le recyclage.
Comme on le voit, l’étude de la biffe peut apporter un certain nombre d’éléments de réflexion, économiques, sociaux ou environnementaux.
Temporalités et différentes pratiques de la biffe
Être biffin·e ne se limite pas à vendre un objet légalement défini comme « déchet ». Être biffin·e a des conséquences sur l’exo-identification des personnes, sur la nature des liens sociaux construits et sur les ressources disponibles dans le cadre d’une pratique économique.
L’action du biffin ou de la biffine peut se diviser en trois temporalités différentes, dont deux précèdent la vente :
1 - le temps de la chine (« faire les poubelles ») : temps stigmatisant où la présence dans l’espace publique est défini par les impératifs d’horaires de ramassage des ordures et de lieux laissés accessibles (dépôts d’ordures non enterrés ni clos et absence de politiques municipales répressives). Durant ce temps les individus sont rendus visibles et identifiés à l’objet poubelle. Ce mécanisme d’identification de la personne par la nature des objets qu’elle travaille a des conséquences sur la perception de soi et la construction de l’identité.
2- le temps du savoir-faire : ce moment se déroule sur les lieux de vie et mobilise un minimum de savoir-faire de la part des biffin·es. Réparation des batteries de cuisine, remise à neuf de chaussures, linges, vêtements etc... Ce temps n’est pas accessible aux autres habitants de la ville. Il est en même temps peu parlé par les biffin·es.
3 - le temps du savoir-être : le marché aux puces de la ville de Montpellier est l’un des lieux principaux de création de revenus. Les biffin·es se trouvent dans une situation de vendeur, négociant les prix et élaborant les stratégies de revente (vente du stock de chaussures à bas prix à la fin du marché ou conservation du même stock par exemple). C’est également un lieu de sociabilité externe et de solidarité hors de l’espace bidonville.

Cette activité économique est donc :
1. source d’identification externe
2. constitutive de revenus
3. elle définit une grande partie des déplacements dans l’espace urbain
4. elle mobilise différentes temporalités
5. elle est sensible aux évolutions des politiques municipales répressives ou non répressives.
Sur le marché aux puces de la Mosson, les vendeurs et vendeuses ont chacun leur parcours, leur histoire et leur pratique de la biffe. Les trois exemples ci-après peuvent illustrer cette diversité.

La biffe en circuit fermé
Ce type de pratique est celle d’un groupe de ménages habitant sur le même site, composés de personnes seules et de familles avec enfants. Les riverains du quartier font régulièrement des dons aux familles. Les familles revendent ces dons aux personnes seules vivant sur le même site. Ces dernières se rendent sur le marché aux puces pour revendre les objets en dégageant un bénéfice. Le réemploi concerne des quantités importantes de biens (vêtements, petit matériel, jouets, vélo…). Les familles quant à elles répondent à leurs besoins en se rendant dans les centres commerciaux classiques.
Dans ce système, les déplacements en ville pour la recherche d’objets sont limités. Il n’y a pas ici de parcours urbain ou de création d’un réseau permettant de recueillir l’objet dans l’objectif de le vendre. C’est une activité en « circuit court
La biffe en circuit ouvert
Dans cet exemple en revanche, l’activité économique de la biffe reprend les trois étapes énoncées précédemment : Chine / savoir-faire / savoir être.
Deux fois par jour, le couple se sépare et chacun part sur un circuit particulier construit à partir de l’expérience vécue et des conseils de prédécesseurs. Le circuit alterne entre locaux à poubelles de résidences dans des quartiers aisés et poubelles de la voie publique. Le circuit se fait à pied, de 8h à 11h30 et de 14h30 à 17h, pour une distance moyenne de 11 km à chaque fois, du lundi au vendredi. Le samedi est consacré au lavage des vêtements, au nettoyage des objets et à leur mise en valeur. En cas de stocks importants et de disponibilités de membres de la famille, le nettoyage se fait progressivement. Le processus de mise en état et de nettoyage nécessite un savoir-faire et un important temps de travail. Il conditionne pour partie la réussite des ventes. La gestion des stocks est également importante : quels objets seront mis en vente en fonction de la météo prévue, quelles ventes peuvent être différées, les vêtements ont-ils trouvé preneurs en amont du marché.
La famille possède un espace de stockage lui permettant d’anticiper les ventes à venir et de procéder au nettoyage des objets.
Il s’agit ici d’une activité principale permettant de subvenir aux besoins de la famille, rendue possible par la possibilité de stocker les objets et d’anticiper les ventes sur plusieurs semaines. Certains produits sont ainsi stockés jusqu’à ce que la demande soit suffisamment importante sur le marché. Il n’y a pas de spécialisation et une importance particulière est apportée à la présentation sur l’espace de vente, formel ou informel. Les objets électroniques (téléphones, ordinateurs, tablettes) sont vendus « pour pièces » leur état n’étant pas garantie. Les robots ménagers et objets pour la cuisine sont « garantis ». Ils peuvent être ramenés en cas de dysfonctionnement et sont alors remboursés.
Cette façon de pratiquer la biffe est source d’identification externe négative. En effet, le biffin est visible dans l’espace urbain lorsqu’il chine. Il est alors associé à l’objet avec lequel il travaille, la poubelle. Cette association entre l’objet - le déchet-, le biffin et le marché aux puces conduit à les assimiler, à les parer des mêmes caractéristiques : saleté, maladie, hygiène, origines douteuses. Comme le notent Rullac et Bazin, envisager le marché aux puces - et le biffin - « sous l’angle sécuritaire et sanitaires, provient de la construction fantasmée d’un espace associé à l’origine des objets, la poubelle. » Le marché et le biffin deviennent ainsi des extensions de cette dernière, ce que notait déjà Louis Chevalier[4] à travers les citations de Le Play ou Frégier.
La biffe, du don à la vente
Le troisième exemple de pratique de l’activité de biffin, est tiré du parcours de vie d’un jeune homme de 17 ans, demandeur d’asile débouté vivant en squat. Ce jeune homme, venu avec sa mère et sa petite sœur, ont demandé l’asile en France. Jamais accueillis en CADA, la famille a du se débrouiller durant quelques mois avec les aides financières légales puis, une fois déboutée, s’est retrouvée sans ressources ni droit au travail. Le jeune homme scolarisé et ayant eu son bac, a été amené à différer son inscription en BTS pour subvenir aux besoins de la famille dans l’attente d’une éventuelle régularisation de sa situation administrative. Sa mère et lui, vendent de temps en temps sur le marché aux puces informel les vêtements donnés ou les denrées non consommées des colis alimentaires. Il ne souhaite pas « faire les poubelles », activité socialement dévalorisante à ses yeux et qui l’expose par une nécessaire visibilité dans l’espace public. La vente dure le temps d’obtenir suffisamment d’argent pour compléter les besoins alimentaires de la famille. Elle est strictement limitée à l’immédiateté des besoins. Activité perçue comme transitoire, elle n’a pas vocation à perdurer au-delà de la régularisation administrative ou de l’émergence de solutions alternatives plus acceptables. Initié et accompagné lors des premières ventes par des habitués du marché, le jeune homme évoque cet espace comme un lieu de rencontres et de socialisation important.
Scène sociale et sous-groupes d’appartenance
Les différentes façons de pratiquer la biffe se distinguent ainsi par les modalités de recherche des objets vendus. Dons apportés sur le lieu de vie ou distribué dans les structures caritatives, revente à un tiers qui se rendra sur le marché ou parcours dans le tissu urbain sont autant de façon d’appréhender la ville. Ces modes de biffe sont également des marqueurs de la façon dont chacun envisage l’activité : temporaire, travail à-côté ou activité principale. Ces trois types de pratiques de la biffe impliquent une différenciation dans les groupes d’appartenance qui se constituent sur le marché.
Le marché aux puces est une scène sociale , c’est-à-dire « le sous-ensemble des relations orientées par une pratique dans l'ensemble des relations que noue un individu » (Florence Weber[5]). Cette scène sociale se constitue néanmoins de sous-groupes d’appartenance permettant de se distinguer parmi les vendeurs.
Le travail à-côté
Le précariat induit par le travail intérimaire ou l’ubérisation rend économiquement et socialement nécessaire ce que Florence Weber désigne comme le « travail à-côté », c’est à dire une activité positivement perçue par les acteurs (vendeurs et acheteurs) où se jouent des stratégies de réputation et la réaffirmation de sa propre dignité contre le sentiment de déchéance qui menace chaque individu des couches populaires. Les biffin·es pratiquant dans ce cadre sont soit des travailleurs précaires soit des étrangers sans titre de séjour possédant un capital social fort et travaillant au noir dans le BTP ou d’autres secteurs demandeurs de main d’œuvre non déclarée. La pratique de la biffe est ici non pas constituée de parcours dans la ville à la recherche d’objets abandonnés mais plutôt de négociations de gré à gré afin de récupérer à bas prix ou gratuitement des vêtements, outils, matériel informatique. Il n’y a ici pas d’identification du biffin au déchet, l’exposition ne se faisant que sur la scène sociale du marché aux puces
La biffe comme activité principale
Elle est marquée par deux dimensions : la recherche d’objets, source d’identification externe souvent négative par l’association individu/déchet et la posture de vente. Si la première dimension est induite par la visibilité dans l’espace public et les conflits d’usage qui en découlent, la seconde est davantage valorisante et permet de proposer une grande quantité de marchandise à bas prix. Ici également, le réseau social est important pour établir son parcours dans la ou les villes et obtenir des particuliers des informations sur des objets dont ils comptent se débarrasser. Contrairement au travail à-côté, les relations sociales sont tissées entre biffin·es pratiquant la même activité ou des particuliers connus lors de la réitération des parcours de rue.
La scène sociale
Quel que soit la façon de pratiquer la biffe, le marché aux puces permet de construire une appartenance collective et de construire une scène sociale à partir de ces sous-groupes qui se distinguent tant par leurs pratiques que par la construction d’endo-identifications spécifiques. Les uns construisent une image valorisante de soi tandis que les autres se désignent souvent comme « faisant les poubelles. » Néanmoins, ces distinctions n’empêchent pas la création d’une identité commune dès lors que l’on se retrouve sur l’espace de vente formel ou informel, où les stands et les étals s’organisent en fonction des caractéristiques de ces sous-groupes. La solidarité entre vendeurs dépasse néanmoins ces appartenances le temps de la vente. Les groupes d’appartenance d’un même individu sont multiplies sur le marché et s’interpénètrent en fonction des besoins.
Nous proposons une catégorisation non pas fondée sur l’activité, le montant des revenus ou le caractère formel ou informel de la vente mais davantage sur le concept de capital social, c’est-à-dire « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance »[6].
Sur le marché aux puces, la provenance des objets vendus dépend du réseau relationnel tissé avec la Ville et des ressources individuelles en matière de capital social :
- Connaissance des entreprises et des indépendants se débarrassant de vieux outils.
- Déménagement de maisons ou appartements
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Tableau 1 . Typologie des biffins en fonction du capital social |
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CAPITAL SOCIAL FAIBLE |
CAPITAL SOCIAL FORT |
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Nature de la vente |
Vente pour la subsistance quotidienne en attendant mieux |
Vente comme activité principale répondant pour partie aux besoins |
Vente pour la subsistance quotidienne en attendant mieux |
Vente comme activité principale répondant pour partie aux besoins |
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Personnes concernées |
Personnes sans titre de séjour sans réseau familial - Étudiants étrangers - personnes en situation de rue |
Retraités - AAH - sans emploi de plus de 50 ans |
Personnes sans enfant - Alternance de période d’emploi et d’inactivité. Personnes avec ou sans titre de séjour (ayant eu des périodes de régularité du séjour) ayant un réseau relationnel fort. Ancienneté de l’installation à Montpellier. |
Certains habitants des bidonvilles UE ou hors UE, déclarés en micro-entreprise ou non - vendeurs spécialisés dans l’outillage, la téléphonie (appareils et cables), la pêche, la brocante. |
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Nature des biens vendus |
Revente de dons de vêtements ou alimentaire. Exceptionnellement revente d’objets trouvés. Vente quotidienne sur des espaces informels |
Revente de dons de vêtements ou alimentaire - quelques objets récupérés non stockés.
Vente quotidienne sur des espaces informels |
Réseau de récupération indirect - pas de récupération directe - Vente limitée dans le temps à un revenu fixé à l’avance. |
Récupération directe des objets abandonnés dans les poubelles, auprès d’habitants, de professionnels. Négociation avec des employés de déchetterie. Réseau relationnel fort. Possibilité d’achat à petits prix et revente avec profit. |
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Revenus |
- - |
- |
+ |
++ |
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Signification des symboles : - - - < à 50 euros par dimanche - - < à 100 euros par dimanche - + : entre 100 et 150 euros par dimanche - ++ > à 150 euros par dimanche |
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- Contact direct avec des habitants de la ville pour récupérer des objets avant qu’ils n’aient le statut de déchet.
- Liens particuliers avec les déchèteries pour obtenir l’autorisation d’entrer sur les espaces de réemploi (contre une cartouche de cigarettes par exemple).
Ces quelques exemples de réseaux relationnels induisent un potentiel de ressources disponibles plus ou moins important et donc une variation possible du niveau de revenu. Les personnes qui se retrouvent dans l’une ou l’autre de ces catégories peuvent passer de l’une à l’autre en fonction de l’évolution des projets de vie, des situations administratives et sociales, de l’accès au logement ou à l’emploi par exemple.
Ce capital social évolue dans le temps par le jeu des interactions à l’œuvre sur le marché aux puces. Ainsi, un individu possédant un capital social faible lors de ses premières ventes sur le marché aux puces, pourra tendre vers des revenus plus importants s’il est accompagné par des vendeurs plus chevronés.
Cette mise en relation des biffin·es sur le marché aux puces rend évolutives les catégorisations en fonction des projets individuels : s’inscrire dans une démarche de rentabilité accrue ou se maintenir dans un objectif de réponse ponctuelle aux besoins quotidiens.
Le marché, espace produit et espace producteur
Comme le note Hérvé Bazin et al.[7] « l’adjonction par les commentateurs d’un qualificatif « marché des pauvres » ou « marché de la misère » ne nous informe en rien sur la nature intrinsèque du marché mais plutôt sur la nature de la perception que l’on pose sur les marché biffins » (p.49).
Cette vision misérabiliste limite les capacités d’innovation sociale et d’organisation d’un espace urbain prenant en considération l’ensemble des habitants de cet espace.
Le marché aux puces de la Mosson relève de l’économie urbaine, un espace producteur de valeur, mais aussi un lieu d’expression de l’économie populaire permettant l’accès à un mode de consommation alternatif et accessible, valorisant le circuit court et le réemploi pour des catégories populaires. Comme le note Annick Lacout dans l’étude qualitative de l’AEFEL[8], le marché des biffin·es est «une pratique urbaine collective qui construit des espaces-temps d’économie populaire du réemploi » (p.2). Il est aussi bien un espace produit qu’un espace producteur.
Pour Rob Shields[9] - à l’instar de Lefebvre-, le concept d’espace révèlerait les enjeux de la société qui le produit et le mode de production qui l’engendre. Shields renvoie pour exemple, à la production des discours qui accompagnent les nouvelles formes d’urbanisation : quartiers offrant de la « mixité sociale », durables et participatifs… Autant de masques rhétoriques cachant une réalité d’exclusion sociale des plus précaires vers les marges de l’urbain. Le déplacement du marché aux puces depuis le centre-ville vers les marges de la ville illustre l’évolution des représentations liées à ce marché et accompagne non seulement son abandon progressif par les institutions mais également une autonomisation croissante des vendeurs qui pallie la fermeture récurrente de l’espace officiel de vente par une auto-organisation du marché.
Le marché informel : un espace organisé
Loin d’être un espace désorganisé, le marché informel fait preuve de rigueur et de rationalité dans son organisation. Le marché officiel fermé, le marché des biffin·es se déporte vers deux espaces dont il modifie l’usage : l’allée le long du boulodrome et de la déchèterie, jusqu’au parking de la piscine aujourd’hui gardé par une agence de sécurité, et vers le parking longeant les voies du tram. L’allée du boulodrome est occupée en second lieu, le trottoir le long des voies du tram étant préféré car plus éloigné des vigiles de la piscine et moins soumis à la présence policière. Les vendeurs s’installent le long de la haie, laissant un espace suffisant aux piétons pour circuler. Les produits en vente sont tous exposés sur des bâches ou de véritables étals, mis en valeur et classés selon le type de produits. Les vendeurs proposent pour la plupart d’entre eux une grande variété de biens, allant des ustensiles de cuisine aux jouets en passant par l’informatique, la téléphonie et les cables. Certains vendeurs se spécialisent dans un bien particulier qu’ils savent recherchés. Ces biens évoluent et les vendeurs s’adaptent. Quelques-uns d’entre eux se spécialisent dans l’outillage d’occasion, amateur et/ou professionnels. Lors de l’installation du marché informel, aucun conflit ne vient décider des emplacements. Les biffin·es privilégient un environnement apaisé permettant aux clients de déambuler de lieux de vente en lieux de vente. Les revendeurs les plus précaires se situent aux extrémités du marché. Lorsque les emplacements le long du tramway sont tous pris, les vendeurs s’installent dans l’allée longeant le boulodrome.
La force du lien faible
Le processus de désaffiliation-réaffiliation dans lequel s’inscrivent les biffin·es est multidimensionnel, fruit de la fragilité de l’intégration professionnelle (travail précaire, chômage de longue durée) et de la fragilité du lien social (perte du conjoint, rupture familiale, rupture affective). Le marché aux puces, à travers le renforcement des « liens faibles » agit sur la socialisation des récupérateurs-vendeurs. Si les étapes de chine et de remise en état de la marchandise apparaissent comme des activités plutôt solitaires et/ou stigmatisantes, l’étape de la vente inscrit le biffin dans l’espace marchand.
L’espace marchand, constitué par les étals des vendeurs, est un espace de socialisation accessible dans lequel chacun peut s’inscrire. C’est d’ailleurs un des aspects les plus visibles du marché. Tout le monde se parle : « Moi je me sens bien quand le marché arrive, on se voit tous, on se rencontre tous[10]». Vendre sur le marché c’est obligatoirement entrer dans le jeu des interactions sociales, dans les rites d’interactions. Ce sont des interactions d’intensité diverses qui permettent aux individus même isolés de voir d’autres personnes, d’entrer en contact, de faire des rencontres, de construire du lien social à travers la marchandise et même parfois de construire de véritable relation : « le marché, ça me fait sortir déjà », « c’est sur le marché que tu peux rencontrer ton meilleur ami, tu peux faire une femme[11]», « c’est comme une famille[12]», « je m’en fous que je vends ou que je vends pas, c’est d’avoir un contact humain, entre humain. J’ai tout gagné[13]». Des chibanis affirment s’être rencontrés sur le marché aux puces et entretenir des liens amicaux depuis plus d’une décennie.
Ces interactions sont principalement liées à l’échange marchand que Mélanie Duclos décrit comme un échange total dans la mesure où au-delà d’un échange physique de biens et d’argent, c’est avant tout un échange social dans lequel les interactants procèdent à un « échange de paroles, de rires et de plaisanteries, de bouts d’histoires de vie[14]».
Le marché, espace-ressource producteur de capital social
Hugues Bazin et Stéphane Rullac[15] associent le marché à un espace-ressource qui facilite la constitution d’un capital social que Bourdieu définit comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance; ou, en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes), mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles[16]».
Les récupérateurs-vendeurs, en s’appropriant « un espace public circulatoire » le transforment en un « lieu de concentration et d’activité populaire[17]» qui s’apparente à un espace-ressources pour les personnes sans ressources. L’apparition du marché informel est directement liée aux stratégies de débrouille des biffin·es qui pallient le manque d’espace de vente légale et leurs exigeantes conditions d’accès.
Les biffin·es profitent donc du marché comme un espace socialisant et s’inscrivent peu à peu dans un réseau d’interactions qu’ils vont mobiliser en fonction de leur position relationnelle pour atteindre leurs objectifs comme faire expertiser une marchandise, faire garder leur étale par un autre ou encore pour réparer ou échanger des marchandises. Ces liens de confiance réciproque s’apparentent donc à des ressources pour les biffin·es qui « se traduisent par une mobilité spatiale, mentale et sociale[18]» accrue.
Économie populaire et lien social
L’économie populaire surgit dans les quartiers populaires et s’organise pour et par les classes populaires. Sarria Icaza et Tiriba la définissent comme « l’ensemble des activités économiques et des pratiques sociales développées par les groupes populaires en vue de garantir, par l’utilisation de leur force de travail et des ressources disponibles, la satisfaction des besoins de base, tant matériels qu’immatériels »[19] .
D’une part, la biffe correspond à une activité économique créatrice de valeur. D’autre part cette activité économique ne nécessite aucun ou très peu d’investissement économique mais seulement la force de travail des biffin·es conjuguée à l’utilisation et à la connaissance des ressource disponibles.
Le terme d’économie populaire est préféré à celui d’économie informelle dans la mesure où il décrit mieux la réalité biffine et nous permet de sortir des questions liées à la légalité ou l’illégalité de l’activité. Il s’agit bien, dans le cadre du marché aux puces, d’individus sans ressources ou à faibles ressources mais développant des stratégies pour répondre à leurs besoins économiques au jour le jour.
La première cause d’entrée dans la biffe relève d’un besoin économique. Si l’on fait la biffe c’est avant tout par nécessité comme le rappelle Mélanie Duclos dans Les braconniers des poubelles[20]. La biffe c’est d’abord une béquille économique qui s’adapte aux besoins des biffin·es. Un biffin rencontré au marché aux puces rapportait à propos de sa situation : « Moi je m’en tire bien, ah ouais franchement je m’en tire bien, ça me fait euh… ça me permet de pas galérer, d’avoir un peu de thune. Bon y a des fois comme là où j’ai pas de thune mais c’est rare. »
La plupart des biffin·es du marché aux puces sont exclus du marché du travail ou sont travailleurs précaires : intérimaires du BTP, femmes de chambre, femmes de ménages, alternant petits salaires et minima sociaux, chômeurs en fin de droits, étrangers sans papier ou muni de titre de séjour sans autorisation de travail… Beaucoup de leur récit de vie font écho à une rupture, liée à un accident, comme Rudi, qui a dû arrêter son travail de livreur après s’être cassé le poignet lors d’un accident de scooter, puis qui a eu un décollement de la rétine, et s’est retrouvé isolé pendant le confinement. Ou encore Robert qui vivait dans un hôtel à Marseille tout en travaillant à mi-temps dans l’hôtellerie avant d’être expulsé.
Pour beaucoup, c’est tout simplement la situation irrégulière qui les exclut d’office du marché du travail officiel, comme Gazmor, réfugié albanais qui s’est vu refuser deux fois ses demandes d’asile et qui n’a plus que 90 euros d’aide financière du Département pour son fils scolarisé. Il vit avec ses trois enfants et sa femme dans un squat. Sa femme, bénévole au secours populaire, en profite pour se fournir en vêtements qui viendront alimenter leur étal sur le marché. Il y a aussi beaucoup de retraités maghrébins, les vieux chibani, comme Lachhab qui vient au marché depuis qu’il ne travaille plus.
Sur le marché aux puces informel se trouvent également d’anciens vendeurs professionnels exclus des marchés aux puces formels pour avoir partagé ou prêté un emplacement à une personnes qui en faisait la demande. Ici, c’est la relation avec les placiers qui est problématique, beaucoup de biffin·es critiquant leur gestion. Certains, comme Fadi sont en colère contre les modalités d’organisation du marché formel et vendent uniquement sur le marché informel. Trop de restrictions, des formes de solidarité sanctionnées, l’incertitude de l’ouverture du marché…
D’autres sont des travailleurs précaires qui cherchent un complément de revenu, tel Djemil qui a la charge de six enfants dont un handicapé. Il travaille dans le nettoyage, ce qui lui permet d’avoir un accès privilégié aux poubelles des résidences pour faire la biffe. La biffe est indispensable pour qu’il puisse faire vivre sa famille.
Ce sont enfin des personnes qui se retrouvent subitement seules à subvenir aux besoins du foyer à la suite d’une rupture amoureuse, d’un décès ou d’un jugement, comme cette femme de 40 ans travaillant dans la restauration collective qui s’est lancée dans la biffe depuis que son mari est en prison. Pour s’approvisionner, elle va chez Emmaüs, dans des vide-greniers, reçoit des dons de la part des voisins ou fouille les poubelles le soir. Elle, c’est sa voisine qui l’a introduit au marché aux puces
D’autres investissent davantage le marché aux puces, en faisant le lieu principal de leur activité économique. Le marché aux puces est ainsi un espace où l’on peut subvenir pour partie aux besoins quotidiens en attendant mieux, ou un espace essentiel de l’activité économique que l’on ne pense pas pouvoir quitter un jour. Pour ces biffin·es, désignés par les autres vendeurs comme « professionnels » car passant une grande partie de leur temps en recherche d’objets jetés, le marché est un espace de création de valeur essentiel.
Une économie enchâssée dans le social
La négociation des prix est une caractéristique commune de tous les marchés de biffin·es : la valeur prend corps dans l’interaction sociale de la négociation. Rares sont les acheteurs qui achètent sans tenter de faire baisser le prix. Encore une fois, beaucoup de paramètres interviennent dans la négociation dont il serait trop long de décrire le fonctionnement. Le vendeur a souvent un prix en tête pour chaque article, celui-ci est plus ou moins précis et, comme on l’a vu, dépend des prix pratiqués sur le marché aux puces et aussi, souvent, des prix pratiqués sur Leboncoin.
Quelques vendeurs ont affirmé ajuster ce prix au jugé. C’est-à-dire selon la sympathie qu’inspire l’acheteur aux vendeurs mais aussi et surtout selon l’estimation du niveau de richesse de l’acheteur.
« Les prix c’est instantané, c’est pas que tu sais pas les prix à l’avance c’est que c’est instantané. Tu vois déjà à la tête, tu vois la gentillesse, la méchanceté. Si c’est méchant, tu fixes un peu haut et quand tu voies des nana… nan mais c’est vrai (rire) après c’est pas une question de racisme. Tu vois la dame là-bas, elle est mignonne elle est sympa. » Il s’adresse à elle : « Bonjour madame ! ». « Tu vois si elle dit bonjour je peux faire un prix sinon automatiquement…[21] »
La connaissance de la marchandise prend une importance toute particulière lors de l’étape de la vente. C’est pourquoi des biffin·es expérimentés comme Jeannot aident à expertiser la marchandise des biffin·es les moins expérimentés en profitant au passage pour acheter à bas coût un objet de valeur. Un jeu de dupe s’installe entre l’acheteur et le vendeur lors de la négociation. L’ascendant est pris par celui qui sait le mieux estimer la valeur de l’article vendu ou du moins celui qui paraît le mieux s’y connaître. C’est pourquoi les vendeurs spécialisés dans les habits de marque comme Rudi ou Jeannot, vendent les produits ayant le plus de valeur en empruntant d’autres canaux comme Leboncoin®️ par exemple : « Y’a beaucoup de choses que tu peux pas vendre là-bas, c’est immoral », dit Rudi en parlant des articles de luxe.
Pour les plus précaires le but est simplement d’écouler le plus vite possible la marchandise avant que le marché ne ferme pour couvrir leurs besoins quotidiens. Même s’ils savent que leur marchandise est largement bradée, ils préfèrent vendre. L’acheteur, « y viens ici, pour ça euh… pour acheter deux, trois euros un truc qui coûte 100 ».
La valeur économique des articles vendus lors du marché aux puces semble totalement, ou partiellement, déconnectée de la logique marchande. Cela s’explique par les contraintes économiques du marché aux puces. D’une part les faibles revenus des acheteurs et d’autre part la forte concurrence exercée par les vendeurs qui n’ont pas de coût de production. C’est le processus même du cycle de récupération-vente de la biffe qui corrèle la valeur de la marchandise à la réalité du marché. Ce sont effectivement les biens de consommation rejetés par les flots de la consommation de masse qui alimentent ce microcosme économique qu’est le marché aux puces et ses alentours. Les biffins redonnent de la valeur et une seconde vie au déchet simplement en les extirpant du contenant qui en faisait des déchets. Ils transforment ce problème, coûteux pour les collectivités locales et pour l’environnement, en ressource.
Que se joue-t-il au marché aux puces lors des échanges marchands d’objets dont la valeur est définie hors du cadre de l’économie de marché ? Chaussures de marques à 10 euros, téléphones à 5 euros, IPad à 60 euros, ordinateurs vendus pour pièces que l’on retrouvera sur Ebay®️ ou Leboncoin®️, stocks de vêtements à destination de pays tiers ou de Vinted®️… Cette économie des puces est singulière non seulement en raison de l’origine des produits vendus (les poubelles) mais également dans sa capacité à s’extraire de la logique purement libérale de l’économie de marché.
Pour reprendre une formule de Georges Balandier[22], l’échange possède ici une double fonction : une fonction d’occultation/révélation de l’ordre établi et une fonction de consolidation du lien social. Occultation/révélation parce qu’il vient amender les processus de désaffiliation socio-économique en proposant un espace d’échange de biens où le prix des choses est fixé davantage au regard de leur valeur d’usage que de leur valeur d’échange. La valeur d’usage, identifiée par Karl Marx[23] comme l’utilité d’un bien ou d’un service, renvoie également au potentiel informationnel de l’objet (Lojkine[24]), c’est-à-dire à l’ensemble des informations qui vont naître de l’interaction vendeur/acheteur. Comme le rapportait certains biffin·es, le prix fixé dans l’instant va refléter la capacité de l’un et de l’autre à s’identifier mutuellement comme faisant partie d’une même communauté : celle des précaires. La consommation sur l’espace marchand des puces n’est pas conçue par rapport à une norme raisonnable, rationnelle, mais comme « une forme des rapports qu’entretiennent les individus » (Veblen[25]). Les taux d’échange sont alors fixés « par le tact social et singulièrement par la stratégie diplomatique de « la bonne mesure » économique qu’il convient d’appliquer lors de ces confrontations entre quasi-étrangers » (Marshall Sahlins[26]).
En créant par le marché informel ou formel un espace de vente déconnecté des logiques institutionnelles classiques, les biffin·es et les acheteurs révèlent les conséquences des processus de désaffiliation et y apportent une réponse autonome. Cette réponse vise deux objectifs essentiels :
1- un objectif individuel : subvenir à ses besoins, en tant qu’acheteur ou vendeur.
2- un objectif collectif : la consolidation du lien social. La valeur du bien fixée hors du cadre de l’économie de marché « classique » permet la réaffiliation sociale du vendeur et de l’acheteur à travers une identification commune et réciproque. « Je vends un bien de marque à bas prix pour que tu puisses l’acheter ». Cette volonté de « faire commun » s’exprime à travers le non recours à des espaces de vente plus rémunérateurs (Vinted, EBay, le Bon Coin…) qui ne permettent pas de répondre aux besoins de socialisation. Si un certain nombre de vendeurs connaissent les effets de la fracture numérique, d’autres maîtrisent ces outils et pourraient s’en saisir. Le vendeur cherche à écouler un maximum d’objets au même prix pour être certain de vendre et l’acheteur ne négociera pas systématiquement à la baisse. Les biens qui circulent sont alors porteurs d’une valeur informationnelle qui permet d’identifier les individus participant à la communauté créée par le marché à travers l’échange. Cette solidarité réciproque et collective se distingue ainsi d’une rationnalité d’acteur économique individuel. Le marché aux puces, à travers la forme d’échange qu’il permet, est un système économique enchâssé [embedded] dans le social[27] qui propose « une création de valeur en transformant le rebut en ressource » (Annick Lacout, op.cit. p.7). Mais cette valeur dépasse largement la valeur monétaire. Le marché propose de façon autonome une alternative aux conséquences de la précarisation du travail et aux freins administratifs que peuvent rencontrer une partie des acheteurs et des vendeurs.
Dans ce cadre d’analyse, le marché aux puces ne peut être uniquement envisagé sous un angle sécuritaire et sanitaire, fabrication fantasmée d’un espace associé à l’origine des objets vendus : la poubelle. Le marché est davantage qu’une extension de la poubelle. Il cristallise les besoins de réaffiliation sociale en plus des besoins économiques. Mais cette réaffiliation sociale ne se limite pas à l’espace marchand du marché aux puces, pas plus qu’elle ne se limite à une identification collective en tant que précaires. Aller chercher sur le marché aux puces des chaussures de marque, des téléphones Apple ou Samsung, des écrans plats… sont autant d’expressions d’un besoin de réaffiliation à un collectif plus large auquel les ressources économiques disponibles ne permettent pas d’accéder par le marché classique. A travers le marché aux puces, les acheteurs peuvent ainsi tenter de répondre aux impératifs de représentation sociale induits par la société de consommation et les normes qu’elle impose.
En limitant et contrôlant l’usage du droit à la ville, les institutions limitent les possibilités des biffins et acheteurs du marché d’apporter une réponse autonome aux processus de désaffiliation qu’ils rencontrent, sans pour autant y apporter de réponses, la « mixité » des quartiers et la « fluidité des espaces circulatoires » n’y suffisant pas. Ce conflit d’usage de l’espace publique, limite le droit à la ville des plus précaires et surtout leurs capacités d’auto-organisation.
Les politiques publiques, en imposant des modalités d’organisation et de circulation de l’espace publique sans prendre en compte les dynamiques auto-organisées des quartiers populaires, imposent des normes d’usage incompatibles avec les besoins de ces derniers.
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