Et si… Regards croisés en socio-anthropologie et en littérature sur les Temporalités alternatives
Marianne CELKA, Daniela POMARICOEt si… Regards croisés en socio-anthropologie et en littérature sur les Temporalités alternatives
Et si…
Regards croisés en socio-anthropologie et en littérature
sur les Temporalités alternatives
Et si le temps n'était pas un fil qui se déploie dans une seule direction, mais un jardin aux sentiers qui bifurquent, où chaque choix, chaque parole, chaque acte engendre de nouvelles lignes ? Et si le temps n’était d’ailleurs pas linéaire ? Après tout, même de nos jours, les perceptions du temps ne sont pas uniformes à l’échelle de notre monde. Les temporalités alternatives, en défiant la linéarité diachronique, permettent de révéler les enjeux et de relativiser les catégories de « passé », de « présent » et de « futur ».
Dans un monde de plus en plus dominé par la « Grande accélération » (Stépanoff, 2024), il est essentiel d’interroger les façons d'éprouver, de raconter et de représenter le temps. L’exploration des alternatives possibles consiste à restituer une certaine complexité, une profondeur et la polysémie de l’expérience sociale. Tantôt fondée sur la durée, tantôt fondée sur l’événement, la temporalité, loin d’être une donnée universelle et immuable, est une construction sociale façonnée par des dynamiques culturelles, techniques et politiques. Les temporalités sont elles-mêmes constitutives de mondes alternatifs et de façons alternatives de les habiter.
Cette rencontre propose d’examiner les tensions qui caractérisent les rapports au temps à travers une approche pluridisciplinaire qui mettra en dialogue les perspectives socio-anthropologiques et littéraires. Il s'agira de discuter des manières dont la contre-factualité (des narrations ou des récits collectifs) contribue à la définition des identités (hégémoniques ou non), des manières d’être avec, pour, ou contre, les autres, ou encore les capacités de se projeter dans un hors temps présent.
Crise du récit et morcellement médiatique
Les récits modernes (littérature de science-fiction, romans d'anticipation, etc.) gravitant autour de l’idée de progrès, de son inaltérable trajectoire ou au contraire de ses revers, se sont manifestés avec une insistance particulière au XXe siècle. Le « choc du futur » annoncé par le sociologue et futurologue Alvin Toffler (1970) est un exemple du scepticisme à l'égard du progrès depuis la seconde moitié du XXe siècle qui témoigne de la transformation des structures de la temporalité. Les causes principales qu'il souligne sont liées, au moins dans certains contextes, à l'accélération du changement, à la rapidité toujours plus grande des techniques de communication, de transport et des médias. Conséquemment, l’avenir ne se projette plus de façon horizontale dans l’espace du « monde connu », maîtrisé, réifié et réduit par la technique, mais plutôt dans les possibilités d’avènement du temps (autant passé que futur), dans l’exploration de ses probabilités. De ce fait, l’horizon d’attente n'est plus imaginé comme un idéal, mais comme une menace.
François Hartog (2003) annonce « un moment de crise temporelle » dicté par le « présentisme », sorte de régime contemporain d'historicité : le présent tend à l'omniprésence et à l'éternité dans un régime temporel qui a perdu son rapport au passé, tandis que le futur est catastrophique. À mesure que le futur imaginé approche, le présent semble précipité dans le passé, ce phénomène est conceptualisé par le philosophe Hermann Lübbe (1981) sous les termes de « contraction du présent ». Les horizons opposés de la dynamisation et du durcissement du temps conduisent à la disparition du sens historique et à l’intemporalité des événements L’« apocalypse rétrospective » (Baudrillard, 1981), c'est-à-dire la répétition médiatique des éléments du passé sous forme de simulacres, en boucle et sans recul, abolie l’exercice de la durée selon les linéaments de la mémoire individuelle et collective. La reproduction hyperréelle du passé, dans une logique d’archivage et de recyclage infini, apparaît comme une réaction à l'angoisse de la fin. Ce basculement du regard en arrière, comme ultime échappatoire à « la fuite en avant », engendre une hyper-présence du passé, et paradoxalement l’impossibilité conjointe de l’histoire et de l’avenir. En même temps l'absence d'alternatives futures consécutive de la fin des métarécits (Lyotard, 1979), la faillite des grandes idéologies et l'échec des utopies, encouragent le passage des « futurs présents » aux « passés présents » annoncé par Andreas Huyssen (2003), voire un zeitgeist nostalgique, c’est-à-dire une sorte d'esprit du temps marqué non seulement par un repli collectif vers le passé comme refuge mais aussi par une réactivation de ce passé comme moyen de réfléchir le présent et imaginer d’autres futurs.
Plus récemment, la technologie numérique a été rendue responsable d'un « ralentissement culturel », selon les mots de Mark Fischer (2014). Le temps disloqué d’internet empiète sur le temps linéaire de l'horloge, dans ce que Simon Reynolds (2011) a appelé la « dyschronie ». Les différentes époques jadis articulées sont désormais accessibles dans le même présent, consommées en permanence mais de manière désordonnée grâce à la technologie mobile et aux archives numériques. La fin de la production culturelle originale dénoncée par Fisher et Reynolds fait écho à la « lente disparition du futur » décrite par Franco Berardi (2009), et s’inscrit dans des phénomènes comme la rétromania, qui renvoie à la fascination compulsive pour le passé récent de la culture pop, et l’hauntology, concept désignant la persistance de formes culturelles révolues, liées à des futurs passés mais jamais advenus, qui hantent le présent et rendent difficile l’émergence de nouvelles esthétiques.
Renouveau des utopies ?
Face au piège d'un présent éternel et à l'angoisse d'un futur catastrophique, la coexistence synchrone du passé, du présent et du futur ouvre des possibilités inexplorées de réappropriation du temps. Cette synchronicité inaugure le renouveau des « mondes possibles » (Tacussel, 2007) et celui des utopies. L’historien Reinhart Koselleck (2000) soutient que chaque époque se compose de différentes sédimentations temporelles ; il est ainsi possible de considérer que dans une même période, le raisonnement contrefactuel offre plusieurs manières de se représenter et d’éprouver le « temps ». À partir du XXIe siècle, les voix qui parlent d’un renouveau de l’utopie ont commencé à se multiplier. Étant à la fois ce lieu de « nulle part » mais aussi un « idéal », l’utopie se déploie comme un exercice prospectif de l’imagination qui conteste la réalité afin de créer un ailleurs alternatif et mélioriste, absent mais toujours à venir. Dans un contexte anxiogène engendré par le terrorisme, alimenté par la crise financière et la reprise des discours néo-fascistes, les angoisses relatives à l’apocalypse environnementale, l’évolution sans précèdent du numérique, la mondialisation, le néolibéralisme, les crises sanitaires, et les états de guerre permanente, l'utopie devient un outil puissant pour questionner et critiquer le présent, tant politique que social. Songer à un autre lieu, c’est aussi songer à un autre temps, ne serait-ce pas une forme de nostalgie du futur ?
Mais au XXIe siècle, l’utopie n'est pas la seule voie. La contre-utopie dresse le tableau d'une société qui serait utopique seulement en apparence, l’ordre et la sécurité par exemple seraient le voile d'une dictature et de la négation de toute liberté. La dystopie quant à elle ne crée même pas cette sorte d'illusion, puisqu'elle figure une société où règnent la terreur, le chaos, la violence. Si la contre-utopie, à l’exemple du futur représenté dans le film Starship Troopers (Verhoeven, 1997), présente des individus qui semblent bien vivre mais au sacrifice de ce qui fait leur humanité, la dystopie, telle que dépeinte dans les œuvres cyberpunks de William Gibson (1986) et Michael Pondsmith (1990), les dresse les uns contre les autres dans un contexte de survie de tous les instants.
Le nombre de productions de l'industrie culturelle, de la littérature cyberpunk et hard science-fiction, mettant en scène des scénarios catastrophiques indique sa prépondérance dans l'imaginaire contemporain. Lorsque l'utopie se tourne vers le passé, elle devient une « rétrotopie », ces utopies du passé chargées de nostalgie décrites par Zygmunt Bauman (2017). Altérer, forcer et bifurquer le temps signifie non seulement réimaginer l'avenir, mais aussi réécrire le passé, non pas tel qu'il a été, mais tel qu'il aurait pu être. Les « histoires alternatives », appelées aussi l’« histoire avec des si », « l’histoire virtuelle », « l’histoire conjecturale » ou « l’histoire contrefactuelle », sont devenues de plus en plus populaires dans les années 1980, non seulement dans la littérature, mais aussi au cinéma, à la télévision, dans les bandes dessinées et dans les jeux vidéo.
Les voies probabilistes et fictionnelles de l’utopie croisent celles du passé à partir du XVIIIe siècle à travers l’affirmation de l’uchronie. Ce genre romanesque et littéraire, qui se définit comme l’utopie dans l’histoire, altère les événements réels pour développer les alternatives plausibles de l’histoire à partir d’un tournant, généralement un événement fondateur. Si, au XIXe siècle, l'uchronie avait pour sens de gérer et d'organiser le nouveau régime de l'historicité moderne, aujourd'hui elle s'inscrit pleinement dans l'air du temps. L’augmentation des productions uchroniques pourrait se comprendre comme symptôme du traumatisme induit par les événements récents et indépassables (les camps de la mort et la bombe), à une époque où la science-fiction peine à imaginer le futur dicté par la technologie. Günther Anders évoque ainsi l’idée que nous serions devenus des « utopistes inversés » (1956), des êtres incapables d’imaginer ce que nous sommes pourtant capables de faire.
La parole des vaincus ?
Enfin, réécrire l'histoire de manière contrefactuelle, c'est aussi, comme le disait Michel Foucault, donner la parole à ceux qui ne l'ont jamais eue, c'est la liberté. L’uchronie donne la parole aux perdants de l’histoire initiant des politiques contre-narratives et ouvrant la voie de la déconstruction post-coloniale, post-féministe et queer de la temporalité universelle. Depuis les années 1990, l'uchronie a fait place au rétrofuturisme, un courant esthétique et intellectuel qui remet en question la manière dont le passé imaginait le futur. Il s'agit d'une hybridation stylistique dans laquelle des éléments technologiques et culturels du passé (notamment des XIXe et XXe siècles) sont réappropriés pour créer des futurs alternatifs ou parallèles ; mais il ne se limite pas à une simple nostalgie technologique : il s'agit d'une réflexion critique sur le progrès, révélant les écarts entre les espoirs du passé et la réalité du présent, comme le font le steampunk, où le monde a préservé une esthétique victorienne et fonctionne essentiellement à l’énergie de la vapeur, ou l’afro-futurisme, qui réancre le futur dans une subjectivité noire techno-culturelle, et remodélise les expériences historiques d’oppression en outils de résistance, de mémoire et de création. Le succès populaire des univers steampunk et des nombreuses uchronies consacrées à la révolution industrielle témoigne d’un désir de ralentir, de vivre dans un monde technologiquement avancé, mais plus lent, où le progrès épouse une cadence moins frénétique.
Le temps, ses versions altérées et alternatives, sont à nouveau mobilisés tant par les chercheurs en sciences humaines que les auteurs de fiction à un moment où se manifestent précisément et conjointement la crise des Grands Récits et la capacité d’entendre la parole de l’autre (ou tout discours n’allant pas dans le même sens). À travers ces perspectives, cette rencontre vise à interroger les mutations contemporaines des régimes de temporalités et la pertinence des énoncés contrefactuels dans la construction des identités, des espaces de pouvoir et des projections d’avenir. Les analyses critiques du temps questionnent alors l’accélération, la crise du futur, l’hyperprésence du passé et le présentisme. Le renouveau de l’utopie, la popularité des contre-utopies et des dystopies, et l’essor de l’uchronie ou encore du rétrofuturisme illustrent chacun à sa manière une volonté de recomposer l’histoire et les liens qui nous tiennent au sein de communautés de sens, et d’imaginer des passés et futurs inexplorés.
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