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RUSCA

Par Yann Ramirez,
Docteur en Sociologie, Université Paul-Valéry, Montpellier 3

Depuis sa publication en janvier 2001, l’ouvrage revient régulièrement dans les publications scientifiques. Les travaux sur la nouvelle discipline sportive du Mixed Martial Arts, nous invitent à revisiter la démarche ethnographique d’un sociologue plongé au cœur d’un sport de combat.

Comme le titre l’indique, l’ouvrage est un carnet ethnographique qui décrit de façon détaillée une salle de boxe au cœur d’un milieu urbain et défavorisé : à savoir le « ghetto noir » de Chicago. Son observation participante intense fut totale puisqu’il poussa son engagement jusqu’à la compétition amateur, à la suite d’un entraînement drastique. Au sein des trois textes composant le livre, Loic Wacquant décrit l’« habitus pugilistique » et ses conséquences sur le « corps » devenu stratège et capital. L’interaction entre l’individu et le groupe produit par le club, ainsi que la relation complexe entre le gym et la rue constituent un axe très important de l’ouvrage. La méthode scientifique à la croisée des chemins entre la démarche explicative et compréhensive fait de cet ouvrage, une recherche singulière et percutante. Cette recension insiste plus particulièrement sur la pratique temporalisée et l’environnement sensoriel.

Né à Montpellier, étudiant à Nanterre puis doctorant en sociologie à l’Université de Chicago, Loïc Wacquant enseigne à l’Université de Californie Berkeley. Également membre associé au Centre de sociologie européenne, il est l’auteur de travaux sur la théorie sociologique, l’État pénal et l’inégalité urbaine. Ses travaux conjoints avec William Julius Wilson concernant la question raciale le mènent à étudier le quartier afro-américain de Woodlawn, considéré comme un « ghetto noir » du South Side à Chicago.  Cette sociologie « au ras du sol » le conduit fortuitement dans un club de boxe qui se révéla être une fenêtre sur la vie quotidienne des jeunes de ce quartier. Á partir d’août 1988, il s’entraîna et observa le club du Woodlawn Boys Club durant trois ans. Le point d’orgue de son engagement fut sa participation à un combat amateur au sein de la compétition prestigieuse des Golden Gloves de Chicago. Des articles à partir des notes ethnographiques sur ses « carnets » furent publiés entre 1989, 1995 et 1998[1]. L’ouvrage final de Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur fut publié en janvier 2001. La « passion du pugiliste » est un terme qui peut résumer l’ouvrage, caractérisant la dialectique du désir et de la domination dans la socialisation de la vocation du boxeur, l’économie pugilistique, le travail maternel des entraîneurs, les croyances archaïques sur le sexe et les femmes, et enfin la ritualisation  « homoérotique » de masculinisation des athlètes sur le ring. La réflexivité en anthropologie par la praxis fut analysée et critiquée lors d’un numéro spécial de la revue Qualitative Sociology en 2005[2].

            « Pour savoir qui est en bas de la société, tu n’as qu’à voir qui boxe »[3]. Cette phrase n’est pas de Loic Wacquant mais de son entraîneur DeeDee Armour, qui le supervisa durant ses trois années d’entraînement de boxe anglaise. Cette citation fait l’écho des propos de l’historien André Rauch[4] : la boxe a revêtu le statut de sport populaire depuis les années 1920 où le paupérisme dans l’environnement urbain voit la boxe comme un outil de développement social ; cela est notamment le cas pour de nombreux afro-américains insérés dans ce tissu urbain défavorisé. En 2011, fut édité un travail similaire sur les arts martiaux mixtes, réalisé par le sociologue canadien Dale Spencer[5], nous y reviendrons régulièrement. En 2002, la recension de Clara Lévy[6] insiste sur la méthodologie employée par Wacquant et l’héritage Bourdieusien de sa pensée, la logique sociale caractérisée par la complexe interaction entre l’individu et le groupe, ainsi que la violence contrôlée. Afin de ne pas faire la répétition du compte-rendu de Clara Lévy, nous allons nous intéresser à la sociologie du corps, du temps et au champ sensoriel.

LE CAPITAL, CORPS ET L'ENVIRONNEMENT SENSORIEL

La boxe anglaise est « une pratique dont le corps est tout à la fois le siège, l’instrument et la cible »[7]. Ce corps total est un capital, un outil de travail car l’auteur considère la boxe comme un « métier manuel qualifié bien que répétitif »[8], délaissant le qualificatif d’« artiste » pour celui d’ « ouvrier consciencieux » où la répétition est inhérente à l’apprentissage. Le capital symbolique est également mis en jeu puisque le « Moi » est exposé[9]. Sans tomber dans le masochisme, les boxeurs ont un seuil de tolérance à la douleur plus élevé que les non-initiés. Le corps devient un « stratège spontané »[10] qui est inscrit dans l’habitus pugilistique, l’expérience accrue est traduite par une pratique plus instinctive alors que les novices paraissent plus mécaniques et téléguidés.

Son capital corps doit être géré en considérant que les entraîneurs et les managers espèrent un « retour sur investissement »[11]. Dans Ultimate fighting and embodiment : violence, gender and mixed martial arts, Dale Spencer insiste également sur cette relation ambigüe avec un corps rudement mis à l’épreuve et l’incorporation de techniques corporelles.

Il est indéniable que l’ethnographie permet une analyse fine de l’environnement sensoriel  dans la boxe anglaise. L’incorporation directe des schèmes fondamentaux, qu’ils soient corporels, émotifs, visuels et mentaux, est le résultat d’une répétition de l’entraînement et des exercices. Tous les sens sont mis en éveil. Ce travail perceptuel émotif et physique correspond à ce que Michel Foucault appelle : une « structure pluri-sensorielle »[12] qui ne s’exprime que dans l’action. Par conséquent, l’expérience du ring à travers le sparring est une éducation des sens qui permet une impulsion des affects. L’apprentissage visuel et mimétique passe par une dialectique de la maîtrise corporelle et visuelle. Cependant, l’usinage collectif des schèmes de perception se vit individuellement. Là aussi, des résultats analogues sont observés dans l’étude de Dale Spencer où il décrit l’omniprésence des perceptions auditives, olfactives, tactiles, visuelles et même gustatives lorsqu’il prend l’exemple du goût du protège-dents et de l’eau après l’entraînement ou le combat.

La place de la peur n’est pas oubliée. Les intervenants l’affirment : « si tu n’as pas peur, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond »[13]. La compétition est marquée par l’angoisse où il est nécessaire de comprendre la peur afin de la maîtriser.

La pratique est temporalisée, une coordination temporelle des exercices et des coups : le timing. Wacquant voit la gestion de trois facteurs : la temporalité de la carrière individuelle, la trajectoire des adversaires et le temps économique des promoteurs. Cette combinaison oblige le boxeur à se soumettre à l’école de la patience puisqu’une carrière d’un boxeur se construit à long terme, sur plusieurs années. Dale Spencer voit dans la vie d’un combattant de Mixed Martial Arts, une succession de décisions temporelles qui rythment la journée. La perception du temps durant le combat est vécue différemment selon les athlètes : le temps semble alors accéléré ou ralenti. Cela a également été traité par André Terrisse[14] lorsqu’il interpréta les trois temps de Jacques Lacan[15] pour les appliquer aux sports de combat. Effectivement, à partir de la subjectivation des prisonniers par Lacan, les boxeurs agiraient avec ces trois temps : l’ « instant du regard » avec la prise de l’information, le « temps pour comprendre » avec la recherche du moment opportun, et le « moment de conclure » illustré par le placement de ces coups.

LA PORTEE ET LES LIMITES DE SA DEMARCHE

Il n’était pas évident de se lancer dans une énième recension avec une approche singulière. Par conséquent j’ai voulu mettre l’accent sur les points plus ou moins oubliés des recensions passées, et pourtant présents dans l’ouvrage de Wacquant.

Le fait qu’un sociologue soit autant impliqué dans l’objet de sa recherche questionne. Le danger du subjectivisme est présent même s’il défend son travail en affirmant que : « Ce n’est pas du tout une chute dans le puits sans fond du subjectivisme, dans lequel se lance l’auto-ethnographie, au contraire : c’est s’appuyer sur l’expérience la plus intime »[16]. Au fil de l’ouvrage, l’on se rend compte de la pertinence de l’analyse, similaire à celle de Dale Spencer. Au-delà du compromis qui nous semble avoir été réalisé entre les démarches explicatives et compréhensives, nous pouvons donc en conclure que les ressemblances sont nombreuses entre la pratique et les pratiquants de la boxe anglaise et du MMA. Nous y retrouvons cette dévotion aux entraînements, la présence d’adhérents déjà socialisés au départ et le lien social complexe, car les deux sports mêlent l’ultra-individualisme et l’apprentissage collectif. Enfin, nous rencontrons aussi la violence contrôlée, l’engagement total du corps et les schèmes de perception.

Cependant, il est présomptueux d’affirmer qu’il s’agit d’une sociologie de la boxe. En effet, les questions de genre sont peu nombreuses dans l’ouvrage, exprimant selon Wacquant la rare présence féminine au sein des gyms américains. De plus, le caractère orienté vers la compétition de nombreux adhérents de ce club, occulte quelque peu la pratique « loisir » de la boxe anglaise. Ceci est la conséquence d’un terrain d’observation trop étroit. L’analyse détaillée d’un seul club n’est pas représentatif d’une pratique globale. Nous regrettons donc un manque de pluralisme dans la représentativité de l’enquête de terrain.

BIBLIOGRAPHIE

FOUCAULT M., Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Paris, PUF, 1963.

LACAN J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », in Jacques Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, Paris, 1966, pp. 197-214.

LEVY C., « Wacquant (Loïc).- Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur », in Revue française de sociologie, vol. 43, n° 43-3, Paris, 2002, pp. 614-617.

RAUCH A., Boxe, violence du XXe siècle, Paris, Aubier, 1992.

SPENCER D., Ultimate fighting and embodiment: violence, gender and mixed martial arts, Routledge, New-York, 2011.

TERRISSE A., « Épistémologie de la recherche Clinique en sports de combat », in Terrisse A. (dir.), Recherches en sports de combat et en Arts Martiaux, état des lieux, ED. Revue EPS, coll. « Activités physiques et sports, recherche et formation », Paris, 2000.

WACQUANT L., « Le corps, le ghetto et l’État pénal. Entretien réalisé avec Susana Durão », in Labyrinthe [En ligne], n° 31, 2008, consulté le 06 novembre 2013, URL : http://labyrinthe.revues.org/3920.

–, « Corps et âme : notes ethnographiques d’un apprenti-boxeur », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 80, 1989, pp. 33-67.

–, « Protection, discipline et honneur : une salle de boxe dans le ghetto américain », in Sociologie et sociétés, n° 27-1, 1995, pp. 75-89.

–, « The Pugilistic Point of View : How Boxers Think and Feel About Their Trade », in Theory & Society, n° 24-4, 1995, pp. 489-535.

–, « Pugs at Work : Bodily Capital and Bodily Labor Among Professional Boxers », in Body & Society, n° 1-1, 1995, pp. 65-94 [trad. française : « La fabrique de la cogne : capital corporel et travail du corps chez les boxeurs professionnels », in Quasimodo, n° 7, 2003, pp. 181-201.

–, « The Prizefighter’s Three Bodies », in Ethnos : Journal of Anthropology, n° 63-3, 1998, pp. 325-352.

–, Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Paris, Éditions Agones, 2001.

 

[1] WACQUANT L., « Corps et âme : notes ethnographiques d’un apprenti-boxeur », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 80, 1989, pp. 33-67 ; « Protection, discipline et honneur : une salle de boxe dans le ghetto américain », in Sociologie et sociétés, n° 27-1, 1995, pp. 75-89 ; « The Pugilistic Point of View : How Boxers Think and Feel About Their Trade », in Theory & Society, n° 24-4, 1995, pp. 489-535 ; « Pugs at Work : Bodily Capital and Bodily Labor Among Professional Boxers », in Body & Society, n° 1-1, 1995, pp. 65-94 [trad. française : « La fabrique de la cogne : capital corporel et travail du corps chez les boxeurs professionnels », in Quasimodo, n° 7, 2003, pp. 181-201] ; « The Prizefighter’s Three Bodies », in Ethnos : Journal of Anthropology, n° 63-3, 1998, pp. 325-352.

[2]  Voir Qualitative Sociology, vol. 28, n°4, 2005.

[3] WACQUANT L., Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Paris, Éditions Agones, 2001, p. 44.

[4] RAUCH A., Boxe, violence du XXe siècle, Paris, Aubier, 1992.

[5] SPENCER D., Ultimate fighting and embodiment: violence, gender and mixed martial arts, Routledge, New-York, 2011.

[6] LEVY C., « Wacquant (Loïc).- Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur », in Revue française de sociologie, vol. 43, n° 43-3, Paris, 2002, pp. 614-617.

[7] WACQUANT L., Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Op. Cit., p. 19.

[8] Idem, p. 67.

[9] Idem, p., 80.

[10] Idem, p., 97.

[11] Idem, p., 138.

[12] FOUCAULT M., Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Paris, PUF, 1963, p. 168.

[13] WACQUANT L., Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Op. Cit., p. 190.

[14] TERRISSE A., « Épistémologie de la recherche Clinique en sports de combat », in Terrisse A. (dir.), Recherches en sports de combat et en Arts Martiaux, état des lieux, ED. Revue EPS, coll. « Activités physiques et sports, recherche et formation », Paris, 2000, pp. 157-174.

[15] LACAN J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », in Jacques Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, Paris, 1966, pp. 197-214.

[16] WACQUANT L., « Le corps, le ghetto et l'État pénal. Entretien réalisé avec Susana Durão », in Labyrinthe [En ligne], n° 31, 2008, consulté le 06 novembre 2013, URL : http://labyrinthe.revues.org/3920.