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Par Kath Tyldesley, University of Manchester

& Mike Tyldesley, Manchester Metropolitan University.

 

« Sans nostalgie du passé il ne peut pas exister de rêve d’avenir authentique. Dans ce sens, l’utopie sera romantique ou ne sera pas ».  In Michael Löwy & Robert Sayre, Révolte et Mélancolie, 1992.

Une certaine remise en cause existe parmi les personnes proposant leurs commentaires sur le slogan/mouvement/expression « contre le football moderne ». Cette remise en cause existe en effet sans doute aussi dans les propos de certaines personnes défendant celui-ci. Mais que signifient réellement ce slogan et ce mouvement ? On pourrait analyser les choses en faisant une liste des éléments auxquels il s’oppose : le prix élevé des billets, les stades comportant (seulement) des places assises, l’atmosphère stérile des matchs, la marchandisation générale figurant sur plusieurs de ces listes, ainsi que les bizarres aversions personnelles survenant occasionnellement (les gens qui prennent des photos d’eux-mêmes – selfies – lors des matchs, par exemple). Ceci peut ensuite mener à un refrain commun : eh bien, s’il s’agit d’être contre tout ceci, s’agit-il de prôner le retour de l’hooliganisme de masse ? Et, quoi qu’il en soit, le football n’était-il pas une commodité dans les années 1980, 1970, 1960 ou 1950 (l’époque étant à choisir selon l’âge et l’inclination) ? Si vous habitiez dans la partie occidentale de l’Europe à cette époque, la réponse à cette dernière question est bien évidemment positive. Si vous habitiez dans la partie orientale de l’Europe, la réponse est largement différente, mais tout aussi problématique à plusieurs égards : les équipes dirigées par la police secrète de ces États, qui se faisaient une habitude de remporter les ligues « par tous les moyens nécessaires », viennent ici à l’esprit.

À notre avis, adopter un tel regard sur le phénomène du mouvement « contre le football moderne » est vraiment peu profitable. Il serait préférable de voir celui-ci comme un mouvement utopique, utopique tout d’abord dans le sens exposé par Michael Löwy et Robert Sayre[1]. Ce qui signifie que le fait de faire partie du mouvement « contre le football moderne » pourrait être vu comme le rêve romantique d’un futur authentique, un futur où les désirs et les besoins des fans de football ont une influence primordiale. Pour utiliser un terme de la pensée sociale, ce qui est important, si nous voyons les choses de cette façon, est d’essayer de voir quel imaginaire, selon les termes de Michel Maffesoli, par exemple, entre ici en jeu. Quelle forme prend la nostalgie et quels genres de rêves cette nostalgie alimente-t-elle ? (Nous souhaitons ajouter ici que la nostalgie est toujours sélective. L’important est d’analyser la façon dont la sélectivité entre en jeu dans une situation donnée).

Examiné sous cet angle, faire partie du mouvement « contre le football moderne » devient le gage de quelque chose de radicalement neuf (et de nostalgique), une croyance et une conviction que ce que nous pensons en tant que fans de football a une importance lors des matchs. (Le slogan qui est parfois utilisé ici est « Football without fans is nothing » c’est-à-dire « Le football sans les fans n’est rien ». Le football sans les fans serait plutôt un loisir de masse comparable à – par exemple – la pêche à la ligne, mais le point plus général est valable). Nous devons cependant aussi examiner un autre point avancé par Michel Maffesoli, à savoir, que nous ne sommes plus dans l’ère de « lutopie », quelle qu’elle soit, mais dans l’ère de « d’utopies multiples » (ou l’« utopie interstitielle »[2], selon ses propres termes).

Dans notre contexte, ceci signifie que l’utopie ou – mieux – les utopies que représente le fait de faire partie du mouvement « contre le football moderne » sont finalement assez variées. Certains fans de Manchester United FC (pas tous les fans, mais seulement un nombre très réduit d’entre eux) ont réagi au rachat de Manchester United FC par des capitaux-risqueurs américains ayant une stratégie financière fondée sur l’endettement, en créant leur propre club, le FC United of Manchester, et en le gérant comme une coopérative. Par rapport à cette situation, la réaction des fans de Bolton Wanderers a été différente. L’équipe a en effet annoncé qu’elle avait l’intention d’avoir une société de prêt sur salaire, QuickQuid, comme sponsor principal du maillot de l’équipe à la fin de la saison de 2013. (Généralement, les sociétés de prêt sur salaire offrent des prêts à ceux qui ont des difficultés à obtenir des prêts auprès de leur banque, mais à un taux d’intérêt plus élevé. Wonga figure parmi les sociétés de prêt sur salaire – « wonga » étant un mot d’argot signifiant « argent » – qui sponsorisent Blackpool FC et Newcastle United FC, ou du moins qui les sponsorisaient. Blackpool FC est maintenant si peu populaire que même Wonga ne souhaite pas avoir de liens avec l’équipe. Le fait que ce type de société soit engagé dans le sponsoring d’équipes offre un aperçu intéressant sur le football contemporain). Pour réagir par rapport à cela, une pétition exigeant que cette entente ne soit pas conclue a instantanément été lancée en ligne, pétition qui a à son tour suscité un intérêt national, une manifestation en ville, des commentaires favorables à cette pétition de la part des politiciens de Bolton, et, chose surprenante pour ceux qui d’entre nous étaient engagés, un changement rapide de politique de la part du club, qui a alors choisi un sponsor plus acceptable.

Pour certains fans qui font partie du mouvement « contre le football moderne », avoir un sponsor quelconque du maillot est inacceptable. Mais c’est justement de quoi il s’agit lorsque l’on prend en compte la vision de l’utopie interstitielle de Maffesoli : celle-ci comprend un éventail relativement important de campagnes, d’oppositions, de propositions et autre. Cette vision peut prendre la forme d’activités physiques relativement évidentes, et elle peut aussi prendre la forme de pétitions en ligne. Ce qui importe est qu’elle soit une vision nouvelle, qui représente une conviction croissante parmi les fans de football que les clubs ne peuvent pas agir « en notre nom » sans suivre un certain processus. Lorsque la Fédération allemande de football (la DFB) a annoncé une « conférence sur la sécurité », été 2012, dans un très court délai, le président de l’un des clubs qui a boycotté cette conférence, le 1. FC Union Berlin, a dit : « On peut développer et appliquer un code de conduite pour les supporters du FC Union Berlin seulement s'ils collaborent avec nous » explique-t-il Dirk Zingler, le président du 1. FC Union Berlin, en ajoutant: « Le FC Union Berlin est toujours prêt à apporter son aide pour trouver une solution aux problèmes non euphémiques à l’intérieur et à l’extérieur du stade »[3]. Ceci est un exemple très réel de ce nouvel imaginaire qui existe parmi les fans que nous venons de mentionner. Zingler assiste d’autre part aux matchs debout dans le « Waldseite » (Tribune nord), avec les fans de l’« Eisern Union ».

La déclaration fondamentale de Maffesoli sur l’utopie interstitielle démontre que l’on ne recherche plus une utopie distante, dans un ailleurs, comme il l’a indiqué. Au contraire, pour reprendre l’expression de Claude Levi-Strauss, il s’agit « de "bricolages" existentiels, quelque chose qui va faire nicher ces petites utopies – qu’elles soient sexuelles, religieuses, culturelles, musicales ou autres [ou, dans notre cas, sportives] – dans les petits interstices de l’existence, à savoir dans la vie quotidienne. Je dirais donc qu’il y a inversion de polarités : non plus le lointain, mais le proche »[4]. Notre passion pour le football s’inscrit dans la vie de tous les jours. C’est là où nous trouvons notre identité tribale, en tant que fans de telle ou telle équipe. Nous la vivons tous les jours parmi nos amis et nos connaissances – que ceux-ci soient des fans de Wanderers, des rouges, des bleus, ou des fans de Rovers. Le weekend, le samedi particulièrement (et ceci est un point sur lequel le mouvement « contre le football moderne » en Grande Bretagne est très clair : le football se déroule le samedi, et il commence à 15 h), peut-être toutes les deux semaines en automne, en hiver et au printemps, notre utopie existe de façon concrète.

Nous souhaitons suggérer ici un contexte différent du mouvement « contre le football moderne » : la Zone Autonome Temporaire, ou TAZ, décrite par Hakim Bey[5]. Dans les sections de son livre où il décrit l’aspect festival de la TAZ[6], il nous indique un élément qui pourrait nous aider à comprendre ces « utopies interstitielles ». Bien que cet aspect soit d’une certaine façon à des années lumières des exemples de « contre-culture » bien évidents et quasiment stéréotypés de la TAZ que propose Bey, les zones des fans situés derrière les buts, ou « Zones des fans », ou « curvas », ou « Seites » du stade de football, ne sont-elles pas après tout des exemples de ses propos ?  Des coins de territoire qui sont la plupart du temps simplement des lieux comportant des sièges plastiques vides ou des terrasses, mais qui reprennent vie toutes les deux semaines, et qui sont envahies et contrôlées par les fans sur une période de deux heures – pour ensuite redevenir vides. Il semble que cette qualité nomade, que Bey nomme le « nomadisme psychique » (en gardant à l’esprit le fait que Maffesoli a aussi présenté l’aspect nomade comme un aspect clé de la postmodernité[7]), soit présente ici. Les tribus se réunissent, et le match se déroule. Des chants sont chantés, les héros sont salués, et tout disparait. Pour ce qui concerne le FC Union Berlin, après le match, vous disparaissez littéralement dans une forêt sans lumière – une expérience toute particulière dans une nuit d’hiver. Cela ne nous rappelle-t-il pas la « Zone Autonome Bimensuelle » ?

On observe d’autre part de plus en plus un lien entre la diaspora physique des tribus entre les matchs et l’existence des forums internet, où ces tribus nomades poursuivent en quelque sorte une existence cybernétique entre les matchs. Ces tribus existent dans le cadre des « grands clubs », mais aussi dans le cadre des clubs de taille moins importante. Prenons l’exemple de Bolton Wanderers : l’équipe a au moins trois forums avec un nombre relativement important de membres – forums dont l’approche est subtilement différente. Prenons aussi l’exemple de Tooting et Mitcham United, un club du sud de Londres qui a environ 250 fans lors des matchs, et qui gère un site dynamique nommé « La Puissante Zone des Fans Marécageuses » («The Mighty Bog End»), et qui comprend un forum très vivant et intéressant. Ces forums et leur relation avec les communautés physiques bien réelles des fans qui se réunissent lors des matchs indiquent finalement que les adjectifs de « réelles » et de « cybernétiques » se rapportant à ces communautés ne sont pas suffisamment subtils. Il est probable que la nette distinction entre les deux, que certains semblent suggérer, n’existe finalement pas. Ces forums apportent en outre un élément « rhizomatique »[8] aux communautés des supporteurs, alors que les divers groupes de fans finissent par parler de la même chose, bien que ce soit de manières différentes. Les fans d’un club vont parfois sur le forum d’un autre club, dans certains cas pour y « traîner », et dans d’autres pour participer à des discussions. On peut donc voir un fan de Blackburn sans motif caché entamer un post sérieux sur un forum de Bolton. L’un de nos membres est membre du forum de Dulwich Hamlet (sans pour autant être fan de Dulwich Hamlet en soi), et a utilisé leur forum pour entrer en contact avec les fans de SV Altona 93, qui joue à Hambourg.

Pour ce qui concerne l’aspect britannique du mouvement « contre le football moderne », il semblerait que l’élément « romantique » de l’utopie soit fortement présent dans la « Zone Autonome Bimensuelle » de ces « Zones des fans ». Au cours des 30 dernières années, plus ou moins, les terrains de football ont énormément changé en Grande Bretagne – surtout depuis le désastre d’Hillsborough, où 96 fans sont décédés lors d’un écrasement qui est survenu en raison d’actions policières inadéquates lors du match. Les « Zones des fans » qui ont précédé le football moderne étaient composées de larges terrasses où les fans se réunissaient pour chanter debout. Dans le club fréquenté par l’un d’entre nous, celui de Bolton, la « Zone des fans » était la Great Lever End. Aujourd’hui, Bolton joue dans un stade de forme plus ou moins ovale, où l’ambiance est très différente de celle de l’ancien stade. On remarque avec intérêt que l’un des chants préférés de l’équipe est actuellement : « Allant sur l’Avenue de Manny pour aller voir les as de Burnden ». (« Walking down the Manny Road to see the Burnden aces »). L’Avenue de Manny réfère à l’Avenue de Manchester, la rue principale sur laquelle se trouvait le parc de Burnden, où était situé l’ancien stade de Bolton. Certains d’entre nous qui chantent ce chant aujourd’hui n’étaient pas nés lorsque le club a quitté le parc de Burnden. Ceci nous amène à un point parfois soulevé à l’encontre du mouvement « contre le football moderne », à savoir, que celui-ci a un aspect générationnel. Et c’est peut-être le cas. C’est le cri d’une génération particulière qui déplore des « souvenirs d’enfance » (« Childhood memories ») lointains, pour citer la bannière souvent affichée lors des matchs de FC United of Manchester.

Pour résumer, il serait préférable de ne pas chercher à donner un sens unique au mouvement « contre le football moderne » en lui appliquant une définition ou quoi que ce soit d’autre. Cherchons plutôt les divers sens de ce mouvement dans les décisions que prennent les fans de football, et en utilisant ce terme comme cri de ralliement. Cherchons l’imaginaire qui les pousse à prendre ces décisions. Un nombre important d’éléments entreront en jeu, et certains d’entre eux sembleront contradictoires. Mais les mouvements sociaux se développent justement de cette façon. Et soyons clairs sur ce point : comme nous en sommes conscients, cet élément de contradiction pourrait comprendre des éléments réactionnaires. Il est possible que certains d’entre eux – dont peut-être les fans de Chelsea, qui ont chanté des chants racistes dans le métro de Paris, en février 2015 – soient « contre le football moderne », du fait que, de nos jours, nous avons de nombreux footballeurs noirs dans nos équipes, contrairement aux « bons vieux jours ». Ces éléments existent bel et bien, tout comme les clubs dont les supporteurs accueillent des demandeurs d’asile, comme ceux de St Pauli et d’Altona 93, et tout comme les clubs qui s’opposent à l’homophobie dans le football, comme ceux de Dulwich Hamlet ou de FC United. Mais c’est bien là le point important : il n’existe plus une seule utopie, mais des utopies multiples. Et comme dans d’autres aspects de la vie et de la société, vous pourriez estimer dystopique ce que nous estimons utopique.

 

BIBLIOGRAPHIE

BEY H., The Temporary Autonomous Zone, New York, Autonomedia, 2003 (1991).

DELEUZE G. & GUATTARI F., Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.

–, On the line, New York, Semiotext(e), 1983. Section 1, « Rhizome ».

LÖWY M. & SAYRE R., Révolte et Mélancolie. Le romantisme á contre-courant de la modernité, Paris, Éditions Payot, 1992.

MAFFESOLI M., « Utopie ou utopies interstitielles. Du politique au domestique », in Diogène, n° 206, 2/2004, pp. 32-36.

 

[1] LÖWY M. & SAYRE R., Révolte et Mélancolie. Le romantisme á contre-courant de la modernité, Paris, Éditions Payot, 1992.

[2] Voir MAFFESOLI M., « Utopie ou utopies interstitielles. Du politique au domestique», in Diogène, n° 206, 2/2004, pp. 32-36. 

[3] DIRK Z., cité in http://unionberlinman.blogspot.fr/2012/07/union-chief-shuns-security-summit-sides.html [Traduit de l’anglais, consulté le 3 Juillet 2015].

[4] MAFFESOLI M., Op. Cit., p. 34.

[5] BEY H., The Temporary Autonomous Zone, New York, Autonomedia, 2003 (1991).

[6] Idem, p. 20 et seq.

[7] Voir MAFFESOLI M., Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Le Livre de Poche, 1997.

[8] Voir DELEUZE G. & GUATTARI F., Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980. En Anglais, voir : DELEUZE G. & GUATTARI F., On the line, New York, Semiotext(e), 1983. Section 1,

« Rhizome ».