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RUSCA

Par Antigone Mouchtouris,

Professeure de sociologie Université de Lorraine.

 

Lire et interpréter l’œuvre de Gramsci presque quatre-vingts ans après sa mort nous permet de revenir sur l’histoire politique de l’Europe, plus précisément sur la conception marxiste dans laquelle ses écrits s’engagent et, parallèlement, connaître la place de cet auteur dans l’histoire du XXe siècle.

Ce que nous allons tenter ici n’est pas de démontrer l’actualité de sa pensée en cherchant à savoir comment elle peut nous aider à comprendre le monde d’aujourd’hui, mais de cerner sa particularité et quelle a été la place de l’imaginaire dans sa pensée d’inspiration marxiste. En effet, avec l’échec de l’ex-Union soviétique, nous sommes presque obligés, en Europe, de revenir sur l’histoire du marxisme ; ceci nous permettra de prendre de la distance pour comprendre la signification de l’engagement des acteurs qui ont voulu modifier leur environnement social. C’est en cela que les écrits de Gramsci ont une valeur plurielle, aussi bien pour le parti communiste lui-même que pour la classe ouvrière. Parallèlement, son œuvre est aussi importante pour les personnes extérieures qui lisaient ces lettres considérées comme des écrits de l’histoire du marxisme.

À partir d’un corpus très riche qu’il a laissé derrière lui, nous allons nous focaliser autour de trois thèmes qui sont particulièrement importants pour comprendre son apport à l’enrichissement de la théorie post-marxiste : comment parle-t-il du peuple, de l’engagement de la classe ouvrière et enfin de Marx lui même ?

Parmi les marxistes, la pensée de Gramsci s’est imposée à nous pour ses conceptions originales et très contemporaines, ainsi que parce qu’il a « payé » de sa propre vie son engagement. Il est considéré comme quelqu’un d’à part par rapport aux autres marxistes et les commentateurs, suite à ses approches, l’ont qualifié de marxiste humaniste. On constate par exemple dans ses écrits qu’il n’y a aucune référence technocratique. Il se distingue ainsi du marxisme technocratique qui a été développé plus tard en France par Althusser et qui a été très en vogue dans les années 70.

En effet, il a parlé du marxisme d’une façon moins structuraliste, en ayant le souci d’être toujours proche du peuple. La forme épistolaire qu’il a choisie pour exprimer ses opinions et sa conception sur ce que l’application du marxisme pourrait apporter au peuple a permis un lien plus directe avec ce dernier. Il a ainsi exprimé de façon assez engageante la manière dont il voyait le marxisme et, en même temps, ce que l’application du marxisme pouvait amener au peuple, sans oublier ce que cet engagement signifiait pour ce dernier.

L’engagement chez Gramsci exige une adhésion à une idéologie et exprime une conception du monde, en l’occurrence celle du marxisme. En d’autres termes, analyser la conception du monde que ses écrits dégagent et, plus particulièrement, la place que l’imaginaire y occupe est quelque chose de fort édifiant. Aucune nouvelle conception du monde ne peut toucher le plus grand nombre sans une référence à des conceptions mythiques ‒ qui sont diachroniques, si elle n’est pas basée sur un corpus imprégné de l’imaginaire d’un peuple.

Pour pouvoir cerner la conception marxiste de Gramsci, nous avons parcouru ses écrits politiques de 1914 à 1926 (avant son emprisonnement). Leur forme épistolaire lui a permis d’atteindre rapidement son objectif, sans détour. Il était très préoccupé par le fait d’analyser et faire comprendre la vie politique en premier lieu par rapport à sa position au sein du parti communiste italien. Ainsi, dans ses lettres, nous trouvons ses conceptions politiques, mais également ce qu’il pense du peuple ou de la classe ouvrière. Notamment dans ses premiers écrits, il parlera de la façon dont il voit le socialisme, de la place du peuple, de la classe ouvrière au sein d’un parti politique. Il a essayé par la même de nous faire comprendre la façon dont a progressé le fascisme.

Il a été proche du peuple, il l’a compris et a développé une conception du socialisme, la façon dont le peuple devait s’organiser, mais il a aussi fait comprendre aux membres du parti communiste comment ce peuple réagissait. Sa conception du monde s’est enrichie au contact du peuple et, pour gagner sa confiance et le faire adhérer, il a utilisé des conceptions qui lui étaient propres.

C’est le philosophe Hegel qui, dans son livre La Phénoménologie de l’esprit, parle de la vision du monde. Cette notion a été reprise en France, notamment dans l’œuvre de Lucien Goldmann, et a inspiré Georg Lukaćs. Ainsi, dans son livre Le Dieu caché, Lucien Goldmann a analysé en profondeur cette notion pour nous démontrer que, derrière chaque grand œuvre, il y a une certaine idée, une certaine manière de concevoir le monde.

D’ailleurs, par excellence, la théorie marxiste exprime une conception du monde. Nous allons la retrouver, hormis la théorie de la lutte des classes, dans le matérialisme historique. Dans celui-ci, Marx exprime sa théorie sur la question de la dynamique du progrès, concept très présent parmi les intellectuels et penseurs du XIXe siècle, avec celui de l’être historique si l’on s’intéresse cette fois au niveau de l’acteur.

Ces deux notions développées par Hegel, Marx les a faites siennes et il les a investies dans sa théorie matérialiste. Ces principes sont devenus des éléments constituants de la théorie marxiste. Par conséquent, tous les marxistes, ensuite, vont les utiliser et, d’une manière nette, va apparaître une nouvelle idéologie basée sur un imaginaire exprimant la supériorité de la classe ouvrière par le fait qu’elle doit jouer un rôle historique. Cette problématique du rôle historique va nourrir un imaginaire, d’une part, sur la suprématie de la classe ouvrière sur les autres classes et, d’autre part, sur la façon de voir et interpréter l’histoire. Cela entraîne, en fin de compte, la suppression des problèmes.

Ceci a permis à certains penseurs de considérer cette théorie comme étant messianique : comme pour les religions monothéistes, là aussi, il y avait une fin aux choses pénibles de la vie quotidienne.
C’est à ce niveau que l’imaginaire, dans la construction du processus de l’adhésion, doit convaincre de la nécessité de devoir adhérer à la cause ; car l’ouvrier était convaincu de l’injustice et de son exploitation. En revanche, pour pouvoir l’extraire de sa vie quotidienne et même de ses peurs, il fallait bien le toucher au niveau de l’imaginaire. Comme le signale C. Castoriadis, on constate l’impossibilité pour un système de s’imposer et même d’exister avec des institutions technocratiques et rationnelles sans avoir une base fondée sur l’imaginaire. En reprenant ce postulat de Castoriadis, et en analysant les écrits de Gramsci, nous allons voir quelle forme de l’imaginaire a été mobilisée pour nourrir et développer sa conception du monde inspirée par la théorie marxiste.

Dans l’état où était la théorie marxiste à l’époque de Gramsci, elle ne pouvait qu’être enveloppée par un imaginaire afin de créer une adhésion, une confiance absolue, car l’engagement était total compte tenu de ce qui était exigé comme actions dans la vie quotidienne. La personne issue de la classe ouvrière qui s’engage dans le parti communiste devait adhérer pleinement à son engagement du fait qu’il y avait aussi des prises de risque au niveau individuel. La violence de l’opposition était extrêmement forte, aussi bien par une violence physique, que par des moyens de persuasion qui tentaient de détourner les ouvriers et le peuple du marxisme.

Ainsi le discours adressé au peuple devait davantage toucher sa subjectivité et, particulièrement, l’intersubjectivité de l’individu social. Notamment, les militants devaient retrouver dans leurs actions, au-delà des évidences, un sens qui soit collectif ; c’est en cela que nous nous permettons de parler d’intersubjectivité.

Ceci est indéniable, mais étudier la vision du monde chez Gramsci, cela veut dire chercher à comprendre comment le marxisme est interprété, comment il a été complété par Gramsci, ce qui lui a permis d’être considéré comme un théoricien. Nous allons particulièrement expliciter comment ces faits se déclinent dans sa proposition sociale afin d’obtenir l’engagement du peuple et d’affirmer la parole du parti communiste. Le discours politique est dans une dimension réflexive, particulièrement dans une circularité réflexive, car il veut convaincre les personnes extérieures et, en même temps, forger l’esprit à l’intérieur du parti.

A PROPOS DE LA CLASSE OUVRIERE

Le propre de chaque penseur marxiste est de définir ses rapports avec le concept de peuple, car il est impossible d’être marxiste sans justifier son approche par rapport à lui. Tout d’abord, nous devons toutefois signaler que Gramsci parle tantôt du peuple, tantôt de la classe ouvrière, mais qu’il utilise aussi le terme de « masse ».

Le mot « peuple », il s’en servait lorsqu’il parlait de l’Italie en général et, plus particulièrement des personnes issues des couches modestes, à propos de la culture et de l’éducation. Il parle de la classe ouvrière d’une façon prépondérante pour son rôle historique, sa mission révolutionnaire, et son engagement. Il se réfère à ses souffrances dues au chômage et à la grève. Tandis qu’il utilise le terme de « masse » plutôt dans le contexte expliquant la montée du fascisme : « les masses paysannes méridionales »[1].

La façon dont il utilise ce terme n’a aucune signification péjorative, comme cela va le devenir plus tard, notamment à notre époque. Il signifie pour lui le grand nombre lorsque les deux catégories, paysans et prolétaires, doivent se réunir et qu’il se réfère aux « masses laborieuses ».

En effet, à travers la place qu’il donne à la classe ouvrière, comme moteur d’une nouvelle réalité, il affirme fortement sa relation et son approche théorique avec le marxisme, plus particulièrement avec le matérialisme dialectique et sa conception du monde sur le rôle historique de libération de « l’esclavage ». Marx avait davantage parlé de la classe ouvrière que du peuple pour arriver à définir le rôle social de la première dans la lutte des classes en définissant que celle-ci avait un rôle historique à jouer. En revanche, Gramsci passe d’un terme à l’autre selon le contexte et ce qu’il veut démontrer ; ainsi, il n’a pas pu être considéré comme un marxiste scolastique.

D’ailleurs, la conception de l’intellectuel organique démontre qu’il avait une relation affectueuse avec le peuple et qu’il fallait que l’intellectuel soit là et devienne son porte-parole. Autrement dit, nous sommes face à une interprétation de l’allégorie de Platon où celui qui a vu la lumière en premier n’oublie jamais le plus faible, le peuple.

Il écrit dans ses textes de 1914-1920 :

« Les masses ouvrières sont abattues, il faut leur infuser une foi, il faut donner une substance concrète à leur espoir… Le chômage signifie le licenciement, il signifie manquer de vêtements, il signifie prévoir l’avenir comme une tempête de douleurs et de souffrances… À leurs femmes, à leurs enfants, à leurs vieillards, les ouvriers ne peuvent tout de même pas aller dire que leurs souffrances dépendent d’une “thrombose” ou d’un “éléphantiasis” du régime économique ; ils doivent dire si ça va durer longtemps ou peu, s’il y a de l’espoir, si l’on fait quelque chose »[2].

Gramsci résume les points de vue et les attitudes face à la vie quotidienne des ouvriers et des intellectuels. D’un côté, l’ouvrier avec ses problèmes, la difficulté de vivre et de faire vivre sa famille et, de l’autre, l’intellectuel avec sa conceptualisation. En revanche, lui s’est défini comme un médiateur qui veut faire en sorte que ces deux catégories communiquent et, surtout, que les intellectuels arrivent à comprendre la vie et les difficultés que rencontrent les ouvriers ; être plus proche d’eux en mesurant les préoccupations pour faire face à leur vie quotidienne.

Cependant, Gramsci pense que le devoir de l’intellectuel est d’être proche du peuple, mais, en même temps, il croit à l’autonomie ; c’est pour cela qu’il a développé toute une conception sur l’éducation du peuple. Sans cette éducation, le peuple ne pourra pas trouver son autonomie et sera assujetti aux manipulations. D’ailleurs, comme nous allons le voir, ses réflexions et ses propositions sur l’éducation du peuple sont très contemporaines et, même, il serait encore possible de s’en inspirer.

L’EDUCATION ENTRE LA CULTURE GENERALE ET LE DEVELOPPEMENT DU DISCERNEMENT

En lisant ses écrits, nous sommes très surpris de voir qu’il a une façon de penser l’éducation qui a été tout à fait différente de celle que nous supposons chez les philosophes matérialistes, très pragmatique. Gramsci n’est pas un utilitariste, sa conception de l’éducation est au-dessus de la moyenne des intellectuels marxistes du XXe siècle. D’une part, il reconnaissait l’existence d’une culture populaire et, d’autre part, il avait une haute conception de la culture qu’il fallait que les fils d’ouvriers obtiennent :

« […] il faut perdre l’habitude et cesser de concevoir la culture comme un savoir encyclopédique vis-à-vis duquel l’homme fait seulement figure de récipient à remplir et bourrer de données empiriques, des faits bruts et isolés, qu’il devra ensuite classer soigneusement dans son cerveau comme dans les colonnes d’un dictionnaire, afin d’être en mesure, en toutes occasions, de répondre aux diverses sollicitations du monde extérieur ; une telle forme de culture est véritablement néfaste ; en particulier pour le prolétariat »[3].

En étudiant ces propos, on ne peut qu’être d’accord avec lui sur la conception qu’il a de la culture ; il est à la fois critique et même ironique sur l’aspect scolastique de l’apprentissage scolaire, qu’il trouve extrêmement sclérosé, qui n’apprend rien d’autre aux jeunes que d’être des perroquets pour pouvoir répéter ces connaissances stériles lors des mondanités sociales.

On peut noter que sa conception ne touche pas seulement la classe ouvrière, mais est valable pour tout le monde, car en utilisant la métaphore de récipient pour désigner le cerveau humain, il démontre la fonction pédagogique qu’il attribue à l’éducation. Celle-ci est considérée comme néfaste, particulièrement pour le prolétariat, car on verra plus tard qu’il pense que le prolétariat a besoin d’une éducation humaniste.

Face à cela, il prône pour les ouvriers une éducation de qualité ; pour lui, cela signifie une éducation qui apprend à un jeune à réfléchir par lui-même. Il a notamment été très critique envers l’apprentissage délivré aux jeunes ouvriers, trop spécialisé, très professionnel, qui les amène forcément vers un métier tout tracé. Il était ainsi vraiment farouchement opposé à ces types d’hyperspécialisation puisque lui-même qualifiait ces écoles d’« incubateurs pour petits monstres sèchement instruits en vue d’un métier »[4]

Dans la même lettre, il critique vivement cette forme d’éducation en se référant au pauvre étudiant qui connaît trois mots de latin qu’il va utiliser en société, en disant que ces types de formation créent des déclassés qui ne connaissent pas la société et que de plus, cette catégorie de personnes se croit supérieure aux autres. D’ailleurs, pour lui, ces apprentissages n’ont rien à voir avec l’intelligence. Ce n’est pas une forme d’intelligence qu’il y reconnaît, mais ce qu’il appelle de l’intellectualisme. Son humanisme est présent quand il définit la culture comme un moyen pour l’être humain d’organiser son moi intérieur. Mais ce travail intérieur lui permet de comprendre ce qui s’est passé autour de lui et, particulièrement, sa valeur historique et c’est en exprimant cela et en critiquant sa société qu’il exprime sa position par rapport à Marx et à ce qu’il écrit dans son livre La philosophie allemande, sur la formation de la conscience de la classe ouvrière et de son aliénation : selon Marx, elle est aliénée car elle ne défend pas ses intérêts, alors que, pour Gramsci, cela est dû à l’absence d’éducation.

Éducation ne rime pas avec formation technique où l’individu serait comme « une machine ». Pour lui, une personne bien éduquée est une personne à laquelle il faudrait ouvrir des horizons, avec des idées générales, une culture générale, pour lui permettre de développer un jugement qu’il caractérise lui-même comme une école humaniste en somme. Ainsi Gramsci était toujours très proche du peuple, ce que l’on constate particulièrement dans ses lettres écrites à Vienne. Il y fait remarquer que celui-ci lui manque lorsqu’il n’est pas en mesure de prendre sa température.

En ce sens, quand il analyse le pourquoi de l’adhésion de la classe ouvrière ou des masses, selon les termes qu’il emploie, il dit que si elles adhèrent au fascisme, cela est dû à l’absence de culture, mais aussi à l’absence d’idéologie qui pourrait leur donner des certitudes de caractère moral et psychologique. Dans cette lettre, il poursuit sa critique par une phrase sur la persuasion qui, visiblement, a circulé durant cette période : « Qui sait même nous, à force de persuasion, nous pourrons devenir fascistes »[5] ? Il y a plusieurs choses qui nous font remarquer que l’absence de culture et d’idéologie est ce qui contribue à ce que les ouvriers deviennent fascistes.

En fin de compte, nous pouvons résumer sa conception sur l’éducation du peuple en trois parties :

  1. La critique de la culture livresque, celle qui ne permet pas à l’individu de développer sa pensée, mais le remplit de connaissances comme on en trouve dans une encyclopédie. Même si Gramsci s’est exprimé sur les besoins éducationnels de la classe ouvrière, on peut dire qu’ils concernent pareillement tous les êtres humains.

D’ailleurs, cette façon de voir l’être humain par la négation est fort constructive et met en cause, non seulement les connaissances livresques, mais aussi les considérations véhiculées à son époque sur les capacités intellectuelles de l’être humain.

  1. La fonction de la culture pour les prolétaires ‒ mais, là aussi il est possible d’extrapoler et de parler de tous les êtres humains. L’éducation ne représente pas des connaissances stériles, mais a pour fonction de développer l’être humain pour rendre intelligible sa société et comprendre ce qui se passe autour de lui. Ceci n’est pas possible avec un verni social.
  2. D’autre part, le rôle des sophistes apparaît en ce qui concerne la question de la persuasion. étant un intellectuel italien ayant une formation classique, il ne peut ignorer cet art réthorique, ne serait-ce qu’avec le débat chez Platon dans son livre Gorgias sur l’art de la persuasion. Pour Gramsci, il ne s’agit pas là d’une question d’aliénation, mais d’un danger tangible, car ils savent persuader ; et ce risque existe même pour les cadres du parti. La persuasion est une arme redoutable dont on doit se méfier, même pour les personnes qui en ont conscience. Cela n’est pas sans nous rappeler Hannah Arendt qui a été dans cette lignée de penseurs ayant alerté l’opinion en disant qu’un militant nazi peut être un homme ordinaire.

Son modèle éducationnel s’apparente à la culture gréco-latine et à celle de la Renaissance, et non au monde capitaliste et bourgeois du XIXe siècle fondé sur une conception utilitariste. Il a une vision classique de l’éducation et, de plus, il souhaite qu’elle soit partagée avec toutes les personnes, qu’elle ne reste pas le privilège de certains individus. On dirait qu’il est affligé de constater que les enfants du peuple, les fils des prolétaires, ne sont pas libres de s’éduquer, mais que, comme des esclaves, ils sont dirigés vers une professionnalisation, contraints de suivre « une école de l’esclavage et de dressage mécaniste »[6]. Le modèle qu’il propose pour les fils d’ouvriers, c’est de les nourrir avec la liberté. Il est conscient qu’il y a une image réflexive dans le système d’éducation, que l’esprit exige d’être nourri mais que, si l’on ne lui donne que des apprentissages très proches de la réalité, on n’y parvient pas et cela ne permet pas de voir « la vie en grand » avec de la distance, d’avoir du discernement, et que de ce fait le jeune restera attaché aux petits intérêts de la vie quotidienne. Son marxisme est éminemment humaniste, basé sur le développement de l’individu et, par conséquent, il veut amener une justice sociale basée sur son autonomie, loin des conceptions marxistes orthodoxes sur la classe ouvrière.

Nous venons de voir, à travers les propos et la conception de Gramsci, qu’il a vraiment réfléchi à ce thème et, d’autre part, qu’il donne à l’éducation une fonction essentielle, celle de libération, de moyen pour le fils d’ouvrier d’apprendre le monde qui l’environne et de ne pas devenir une machine exécutante. Gramsci propose une rupture avec l’éducation mécaniste et de ne pas obéir à la production industrielle et utilitariste

Nous pouvons signaler que le débat est toujours d’actualité : celui qui oppose l’éducation utile, celle qui donne des aptitudes, des connaissances immédiatement utilisées, à une culture classique qui cultive notre monde intérieur. Gramsci n’est pas complètement hostile à l’éducation professionnelle, mais à condition qu’elle soit une « culture éducative »[7]. Il prend part à ce débat de manière vigoureuse, car, nous dit-il, les capitalistes préfèrent avoir des « ouvriers machines » que propager une éducation qui apprend à réfléchir. Il est aussi possible d’extrapoler son discours : premièrement, trouver qu’il reste d’une grande actualité et, ensuite, qu’il est vraiment très intéressant de définir le rôle de l’éducation comme il l’a fait, la vision qui s’en dégage et par la même de découvrir quel marxisme il prônait.

Le modèle que propose Gramsci nourrit l’imaginaire et le raisonnement humain. C’est un modèle diachronique qui ne peut être dépassé par le temps ce qui le rend d’autant plus intéressant : sujet de réflexion pour toutes les générations et tous les êtres humains au-delà de la classe sociale.

A PROPOS DE L'ENGAGEMENT

Dans ses lettres, Gramsci revient souvent à la question de l’intention et des intérêts de la communauté et aussi à la préoccupation de faire comprendre, notamment à la classe ouvrière, à la masse, que son intérêt doit s’inscrire dans celui de la collectivité. Ce que, dans l’Antiquité grecque, on nommait Τα κοινα, ce qu’il y a de commun entre les êtres humains. En l’occurrence : la sécurité, l’assurance, la confiance et les intérêts communs fondés sur la justice sociale, où tous les membres de la communauté se retrouvent dans la même enceinte. C’est en s’engageant à l’action transformatrice au niveau du système que l’individu sera capable d’accéder au pouvoir.

La notion d’engagement est fort importante dans le paysage politique depuis le XIXe siècle. Elle peut se définir à la fois comme un contenu, comme une attitude de vie, mais aussi comme une temporalité. On s’engage au présent pour un futur, jamais pour le passé. Au niveau du contenu, l’engagement a un double sens : l’acteur social s’engage, mais, en même temps, l’engagement est une forme de contrat. Donc, l’individu adhère à une idée politique, tandis que le parti politique, en l’occurrence le parti communiste, se doit de respecter cet engagement. Il y a une transitivité circulaire dans l’engagement. Gramsci en est conscient et il va utiliser des termes pour sensibiliser l’individu et les personnes du parti politique à leurs responsabilités. Car le parti doit s’engager à défendre l’intérêt et les idéaux des adhérents pour atteindre leur objectif, mais, pour cela, il leur faut suivre ce que le parti leur indique.

Ainsi, dans l’engagement, il y a aussi une attitude de vie, c’est-à-dire une intentionnalité qui va permettre à l’individu social de délaisser ses intérêts, son ego individuel, au profit de l’ego collectif. L’engagement est individuel, mais le contenu fait appel à une intersubjectivité. Dans cette attitude de vie, un paramètre s’avère très important : la volonté de gagner, une concentration sur l’objectif afin de pouvoir l’atteindre. Cette dimension temporelle projette l’individu dans l’avenir et cela devient possible grâce au renoncement personnel afin de se consacrer aux intérêts de sa classe sociale.

LE SACRIFICE, UNE ATTITUDE SOCIALE

Le terme sacrifice amène son lecteur à réfléchir à la pesanteur de l’investissement personnel. En effet, on est devant une conception inspirée de l’esprit chrétien, ainsi que celle de la justice sociale, qui dégage une certaine perception sociale. À un niveau personnel, il évoque en termes d’investissement un engagement total. Parallèlement, en utilisant ce terme, il atteint l’imaginaire des ouvriers, car ils étaient familiers avec cette notion. Donc, à travers ce mot, Gramsci nous parle des effets dynamiques de l’engagement. Il s’adresse également aux membres du parti pour qu’ils puissent comprendre que l’engagement des ouvriers n’est pas une vaine histoire, il s’agit de quelque chose qui coûte car l’individu investit en prenant des risques pour sa propre survie et celle de ses proches.

Le terme de « sacrifice » est utilisé par Gramsci de deux façons : lorsque les ouvriers font grève et qu’ils se donnent corps et âme à la cause, mais aussi pour évoquer la façon que la société a de sacrifier les ouvriers pour pouvoir faire avancer le reste, le « petit nombre » : les capitalistes. La notion de sacrifice est définie à la fois lorsqu’une société sacrifie ses membres pour son propre bien-être, mais aussi comme le sacrifice de la personne pour son salut : « Une fois qu’une classe s’est réveillée de l’esclavage, elle ne peut renoncer à combattre pour son salut »[8]. En ce sens, se sacrifier pour son salut n’est pas un acte d’ordre spirituel, mais bel et bien terrestre, contre l’exploitation capitaliste.

Dans ses lettres des années 1920, il s’exprime sur les mouvements sociaux et, plus particulièrement, sur la montée du fascisme. Pour que l’ensemble soit bien compréhensible, il nous faut toutefois restituer le contexte. Le 10 juin 1924, le député socialiste Giacomo Matteotti a été assassiné par les fascistes. Suite à cet événement tragique, les réactions des ouvriers et des militants se sont radicalisées et des ouvriers se sont tournés vers le parti communiste :

« Par leur geste, ils disent à leurs camarades que le sacrifice de Matteotti s’honore en travaillant à la création du seul instrument qui accomplira et réalisera l’idée dont il était animé, l’idée de la rédemption totale des travailleurs : le parti de classe des ouvriers, le parti de la révolution prolétarienne »[9].

Gramsci y a vu un symbole. C’est ainsi qu’il explique le mobile des ouvriers à s’engager. En quelque sorte, Matteotti devient un héros. L’Italie a été secouée par ce meurtre et, en suivant la pensée de Gramsci, il devient un exemple et Matteotti est indirectement comparé, par l’utilisation du terme « rédemption », au Christ : il s’est sacrifié pour une cause, pour protéger le peuple. D’ailleurs, comme Gramsci le signale, les ouvriers du parti socialiste qui vont adhérer au parti communiste le font pour le rachat de la souffrance du peuple qui ne pourrait se produire en dehors du parti communiste.

Ainsi, le parti communiste a une mission, celle du rachat de la souffrance en imposant sur terre la justice sociale, notamment en abolissant l’esclavage et, par conséquent, l’exploitation. Cette façon d’illustrer le parti politique, notamment le parti communiste, ne peut que sensibiliser davantage le peuple et, en lui donnant cette image de « mission », le toucher. Car il y a une vraisemblance au niveau de la sensibilité imaginative qui le rapproche fortement de la religion chrétienne. Mais si cette dernière correspond au monde spirituel, le terme de rédemption a été utilisé ici pour définir ce qui peut se passer dans le monde terrestre.

La rédemption de la classe ouvrière ne peut s’obtenir que par le parti, il s’agit de son rôle historique. Ce terme rédemption est utilisé au niveau de la religion chrétienne, notamment pour exprimer le rachat du genre humain par la mort du Christ. Gramsci l’utilisera pour responsabiliser les membres du parti, c’est une façon forte pour leur faire comprendre les souffrances des ouvriers.

Le paragraphe qui suit éclaire une question très épineuse qui est souvent revenue ces dernières décennies. La théorie communiste est-elle une autre forme de religion ? En effet, si l’on reste au niveau du discours, notamment du choix du vocabulaire, on note qu’il y a une similitude au niveau du sens. Mais est-ce que cela est suffisant pour qualifier le discours de religieux ? Ou cela signifie-t-il une carence du vocabulaire ? Ou encore, faut-il y voir une utilisation consciente afin de pouvoir toucher le lecteur à propos de ce qu’il connaît déjà ? S’il est ému, ce sera une façon de créer la persuasion, par exemple en parlant avec un vocabulaire compris à la fois par toutes les personnes intellectuelles et par la classe ouvrière.

D’ailleurs, il a justifié l’aspect anticlérical de son approche :

« Sommes-nous anticléricaux ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que nous ne sommes pas anticléricaux à la façon des francs-maçons, du point de vue rationaliste des bourgeois ? Il faut dire que nous, classe ouvrière, nous sommes anticléricaux en tant que nous sommes matérialistes, que nous avons une vision du monde qui dépasse toutes les religions et toutes les philosophies qui ont vu le jour jusqu’ici sur le terrain de la société divisée en classes. Malheureusement […] cette conception, nous l’avons, et c’est là la raison de toutes ces erreurs théoriques, qui n'en finissent pas de se refléter dans la pratique et qui, jusqu’à présent, nous ont conduits à la défaite et à l’oppression fasciste »[10].

Dans ce paragraphe, d’une part, il critique l’anticléricalisme des bourgeois comme une forme d’hypocrisie rationnelle ‒ car il y a une forme cléricale à travers la franc-maçonnerie ‒, et, d’autre part, il renforce la notion de conception matérialiste ; il parle comme s’il ne faisait qu’un avec la classe ouvrière, en stipulant que la théorie marxiste dépasse toutes les religions du monde et que cette théorie s’inscrit dans un au-delà qui est au-dessus de tout. Il attribue la défaite de la classe ouvrière et la montée du fascisme à la pesanteur de la religion. Néanmoins, le fait d’être anticlérical, c’était un argument avancé par l’ennemi qui a, visiblement, semé un trouble dans les rangs de la classe ouvrière

La conception de l’engagement politique, selon Gramsci, passe par des attitudes de vie propres. Une de celles-ci est le sacrifice de soi pour le bien de tous les ouvriers. Cette notion de sacrifice, on la retrouve dans d’autres lettres et, particulièrement, lorsqu’il parle de la grève que les métallurgistes ont engagée pour aider les autres ouvriers. Il faut signaler que, dans le mouvement ouvrier, ce corps de métiers des métallurgistes avait toujours gain de cause lorsqu’il faisait grève. Grâce à l’intervention du corps des métallurgistes, tous les autres ouvriers bénéficiaient des revendications. Il a ainsi entamé des jours de grève pour soutenir les autres corps de métiers, afin que personne ne soit humilié par cette marque de solidarité.

La question du sacrifice va de pair avec le sentiment d’humiliation. Ce sont deux termes qui rejoignent le faible, l’exploité. Ce sont deux termes qui touchent à la sensibilité humaine nourrie par un imaginaire chrétien concernant le sacrifice : celui, avant tout, du Christ pour libérer l’être humain. Dans le discours politique de Gramsci, c’est la classe ouvrière qui est engagée et qui se sacrifie pour libérer les autres. Ces derniers sacrifient leur existence dans le présent pour obtenir de meilleures conditions de vie, mais aussi pour ne pas être humiliés. Cette dernière notion parle au monde imaginaire de tout le monde. Elle touche, comme on dit actuellement en sociologie, l’intersubjectivité des êtres humains. Les ouvriers ne pouvaient qu’être sensibles à ce type de discours, car personne ne veut être humilié. L’humiliation est un moyen d’inférioriser l’autre, l’ennemi ou celui qui est constitué et considéré comme un ennemi. Ses propos étaient destinés à la classe ouvrière ainsi qu’aux membres du parti ; il a utilisé des termes au sens fort afin d’atteindre leurs représentations sociales.

La culture, elle, est un moyen pour créer l’autonomie. Le parti joue un rôle fondamental et est là pour garantir le salut. D’ailleurs, pour Gramsci, le phénomène Matteotti a cristallisé à la fois une angoisse et une interrogation chez le peuple italien. C’est pour cela qu’il propose de se réunir autour du parti et de l’Internationale communiste avec comme mission de sortir le prolétaire de sa condition : « Il cessera d’être le “pèlerin du néant” »[11]. Car cette organisation solide ne peut que gagner ; la fonction sociale du parti est de libérer l’ouvrier de la situation dans laquelle il vit et de le rendre maître de sa destinée. En d’autres termes le rôle du parti est essentiel et indissociable du bien-être social de cette classe.

 

COMMENT GRAMSCI PARLE-T-IL DE MARX ?

En 1918, il écrivait à propos de Marx : « Pour nous, Karl Marx est un maître de vie spirituelle et morale, et non un berger brandissant sa houlette »[12]. Sa phrase explique bien, d’une part, une certaine autonomie par rapport au marxiste ‒ absence, chez lui, de dogmatisme ‒, mais aussi reconnaissance de ce que Marx a apporté à l’histoire ; avec cette phrase, ce dernier est considéré comme une personne qui peut être un maître de vie, mais pas un guide, une personne qui amène une ligne de conduite. Pour Gramsci, Marx est surtout l’auteur de la philosophie morale et politique. Il a voulu et imaginé un monde où il n’y aurait plus d’injustice sociale et a donné les clés nécessaires pour obtenir la réalisation d’une telle vie, à travers un discours soi-disant scientifique sur une évolution normale de l’ascension au pouvoir de la classe prolétarienne.

Durant la période où il écrivait les lettres sur lesquelles nous fondons ici notre analyse, il y eut le centenaire de Marx. Au premier regard, nous constatons que Gramsci cherche un équilibre entre un guide spirituel ‒ d’ailleurs, il utilise ce terme ‒ et un compagnon. La difficulté réside dans la façon dont il parle de Marx, en montrant ses qualités, mais sans le sanctifier, de manière froide et rationnelle. Ainsi, Marx devient un grand éclaireur. Cela était certainement très difficile de trouver le juste milieu : « C'est un cerveau pensant, vaste et serein, c'est un moment individuel de cette séculaire recherche angoissée que mène l’humanité afin de prendre conscience de son être et de son devenir, afin de saisir le rythme mystérieux de l’histoire et de dissiper le mystère ; afin d’être plus fort au moment de penser et d’agir »[13]. Il a parlé de Marx, à la fois en le glorifiant, mais aussi en essayant de le rapprocher de la classe ouvrière. Sans Marx, que serait devenue la classe ouvrière ? Nous notons cependant que Gramsci n’avait aucune distance par rapport à Marx ; il le considérait comme un maître à penser et, pour lui, il ne pouvait pas être un produit de son époque.

 

EN GUISE DE CONCLUSION

Mener une recherche sur la conception du monde qui ressort des écrits de Gramsci est très complexe, car il y en a un pan qui exprime la critique du système et, d’autre part, tout un programme pour remplacer l’existant. Si l’on a présenté ce qui concerne l’éducation et l’engagement, c’est que, non seulement, ce sont des thèmes toujours d’actualité, mais qui de plus peuvent dégager la conception du monde d’un penseur ; car l’éducation définit le rapport entre l’être humain et sa société, mais également sa propre progression comme un élément de la définition de l’avenir. Parallèlement avec l’engagement, ce sont les relations étroites entre l’acteur social et l’action transformatrice qui sont en jeu. Enfin, cela nous permet aussi de savoir comment cet intellectuel, qui est l’un des fondateurs du parti communiste italien, conçoit l’image qu’il avait du peuple tout en abordant la question du sacrifice.

La conception du monde qui se dégage chez Gramsci est meublée de références laïques, mais aussi inspirée d’un imaginaire chrétien qui, en quelque sorte, permet une forme de continuité. La façon imagée d’illustrer sa pensée, c’est de dire qu’en touchant l’imaginaire des personnes, on pourrait leur demander des sacrifices, car cela correspond à des images, des représentations véhiculées par le christianisme, où le salut ne peut se faire sans effort et où, avec une vie sans souffrance, on ne peut pas construire l’avenir dans la certitude.

L’esprit marxiste est fortement présent dans les écrits de Gramsci ; ce que ce dernier a ajouté, dans ses écrits politiques, c’est une meilleure connaissance de la réalité pratique des ouvriers et du peuple. Lorsqu’il utilise le terme de sacrifice, c’est pour démontrer la difficulté d’être, signaler l’essence de l’engagement qui passe par cette tâche lourde de renoncement à la vie personnelle, en postulant également que, pour édifier quelque chose de nouveau, il faut des contraintes et des renoncements. Un terme qui vient directement d’une conception religieuse du monde, mais aussi laïque, car dans les légendes populaires, on peut également exiger du sacrifice pour une construction humaine exceptionnelle. Sur ce plan, non pragmatique, les ouvriers se sacrifient pour le bien-être terrestre.

En revanche, ce qui le rend unique par rapport aux autres marxistes, c’est le fait qu’il est le seul, parmi ceux de son époque, qui ait accordé une importance à l’imaginaire, particulièrement à travers l’éducation humaniste. Ceci, on le retrouve dans son analyse sur la montée du fascisme, dans le concept de l’hégémonie de l’État capitaliste, mais également lorsqu’il parle du rôle et de la place de la religion et de la culture populaire. Parallèlement, on rencontre encore l’imaginaire dans la façon dont il envisage la formation de la nouvelle société. Lorsqu’il s’est projeté dans ses écrits sur la construction de l’État socialiste, il était pour lui fondamental, dans la construction de la conception du monde, d’accorder une place importante à la culture. Car le développement de l’imaginaire à travers la culture et l’éducation peut permettre de construire des individus, notamment des fils d’ouvriers autonomes ; cela apparaît au niveau de la façon dont il conçoit l’État socialiste. Ainsi, grâce à cette approche, on pourra voir comment il a articulé éducation et idéologie. La conception qu’il a de son peuple est tout à fait originale ; ce n’est pas la vision d’un marxisme technocratique, mais celle d’un marxisme culturel, que l’on pourrait qualifier de marxisme utopique et humaniste.

Ce qui a permis cette appellation d’humaniste, c’est sa propre conception du monde, également au niveau politique, qui exige un engagement total, car l’individu doit renoncer à sa propre vie quotidienne pour se projeter dans un devenir, donc, là, nous sommes face à un investissement dans le futur. Il s’agit de la construction du devenir.

Son approche, en laissant une place à la culture, développe l’imaginaire et rend l’individu acteur en intervenant dans la gestion politique et la formation de l’État socialiste. Il est ainsi bien loin des dogmatismes idéologiques et démontre un grand respect pour le peuple, en étant conscient de la valeur de la culture populaire. Il dénonce les aspects rétrogrades et les préjugés sur la culture populaire, ce qui l’amène à demander que le peuple soit éduqué par la culture éducative. De plus, le peuple doit adopter une attitude d’engagement, Gramsci est conscient que ces deux éléments sont fondamentaux pour construire un devenir, car ils s’inscrivent dans une circularité réflexive. Il rejoint les grands idéaux du marxisme sur l’amélioration de la vie quotidienne ; il a amené l’individu social/ouvrier à un espace du possible où, grâce à son engagement, il pourra aller plus loin. Son discours est fondé sur des oppositions qui s’inscrivent dans une temporalité entre le présent et le futur, ce qui nous permet d’aller plus loin. Cette dernière attitude le rend acteur de son devenir. Nous pouvons schématiser sa pensée de la manière suivante :

Éducation utile vs éducation inutile

Mécaniste vs développement de l’imaginaire

Récipient vs développement du raisonnement et de la réflexion

Esclave  vs autonome

De la même manière nous pouvons proposer un schéma à propos de la question de l’engagement et particulièrement autour de son approche diachronique :

Engagement → présent → futur

Sacrifice → présent → futur

Renoncement au bien-être individuel = bien-être collectif

Notons que sa théorie est inscrite dans une dimension dynamique tournée vers l’avenir. Le présent lui a servi à bien placer le cadre et à indiquer la nécessité d’un engagement, en expliquant quel était l’élément caractéristique de celui-ci afin de pouvoir obtenir des bénéfices collectifs. En inscrivant ses écrits dans un devenir, lui-même suit la notion fort importante au XIXe siècle puis au XXe siècle de l’être historique et du progrès social.

Explorer l’imaginaire comme un moyen de construction d’une idéologie est plus que nécessaire quand cette forme d’idéologie politique a mobilisé des individus sociaux en créant des passions sociales. Cet aspect de la problématique de la conception du monde est fondamental, alors que les enjeux sociaux se complexifient dans le monde actuel et que la pesanteur de la communication à travers les mass-médias devient de plus en plus importante et décisive dans la construction des représentations sociales.

Cet article fait suite à des recherches s’attachant aux écrits de Gramsci sur la puissance de sa pensée politique qui a fait de lui le penseur le plus dangereux de l’Italie. Selon la légende, un procureur fasciste a prononcé cette fameuse phrase : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner »[14].

 

BIBLIOGRAPHIE

GRAMSCI A., Écrits politiques, 3 tomes : textes présentés par Robert Paris, Paris, Gallimard, 1974 (1914-1926).

, Cahiers de prison, 5 tomes : textes présentés par Robert Paris, Paris, Gallimard, 1983 (1948-1951).

HEGEL G. W. F., Phénoménologie de l’esprit, Paris, Éditions Montaigne, coll. « Aubier », 1937 (1807).

KAISERBRUGER D. (dir.), « Gramsci : l’État l’hégémonie ; L’art de la culture ; La révolution la démocratie », in Revue Dialectique, numéro spécial n°4-5, mars 1974.

MARX K. et ENGELS F., L’idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1970 (1845).

POULANTZAS N., Repères, Hier et aujourd’hui : Textes sur l’État, Paris, Éditions François Maspero, coll. « Dialectiques-interventions », 1980.

 

[1] GRAMSCI A., Écrits politiques : tome 1, Paris, Gallimard, 1974 (1914-1926), p. 108.

[2]Idem, p. 135.

[3] Idem, p. 75.

[4] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 1, Paris, Gallimard, 1974 (1914-1926). 

[5] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 2, Paris, Gallimard, 1974 (1914-1926), p. 306.

[6] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 1, Op. Cit., p. 96.

[7] Idem, p. 95.

[8] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 3, Paris, Gallimard, 1974 (1914-1926), p. 144.

[9] Idem, p. 144. Lettre sans signature, Lo Stato Operaio, II, 28, 28 août 1924.

[10] Lettre signée Giovanni Masci, La Voce della Gioventù, 1,12, 1er novembre 1923.

[11] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 3, Op. Cit., p. 145.

[12] GRAMSCI A., Écrits politiques : Tome 3, Op. Cit., p. 148.

[13] Ibidem.

[14] Cette phrase aurait été prononcée lors du jugement de A. Gramsci, avant son incarcération.